mercredi 11 novembre 2015

*12* A Chenevières, officier d'approvisionnement de l'ambulance 1/10, du 9 juin 1916 au 23 août 1916.

Le 9 juin 1916, je quittai Bayon à 9 heures, sous une pluie battante.

ma liste de courses, prix en francs
Je m'arrêtai à Charmes pour le ravitaillement et je notai sur mon carnet la liste de mes dépenses et le coût de chaque denrée (pain, vin, sucre en cristaux et sucre raffiné,sel, macaroni, nouilles, vermicelle, julienne, haricots, café, confitures, marmelade, pommes de terre, chocolat, graisse végétale, lard, riz et conserves) .
J'achetai également du silicate de potasse pour 1.50 francs, nous en avions besoin pour la conservation des œufs. En en diluant 1 litre dans 10 litres d'eau, on pouvait conserver 20 douzaines d’œufs.





En passant  par Saint-Rémy-aux-Bois, Vennezey et Giriviller, je me rendis à Magnières où je vis l'église toute détruite par nos batteries de 75 en août 1914, en riposte aux Allemands qui avaient logé leurs blessés dans l'église et installé des mitrailleuses dans le clocher.



carte au 1/200 000 (extrait de l'atlas Michelin des routes de France)

Je trouvai une note à la mairie qui me permit de prendre des ordres à la section sanitaire 109 du 20ème train des équipages.
J'appris ainsi que nous devions nous rendre à Chenevières par Moyen et Vathiménil.


carte au 1/200 000 (extrait de l'atlas Michelin des routes de France)

Notre ambulance 1/10 devait rejoindre la 42ème division d'infanterie qui avait quitté le secteur de Verdun et devait venir relever la 128ème division d'infanterie. La 42ème division avait reçu l'ordre du Groupe d'armées de l'Est, le G.A.E, de se rendre dans la région de Lunéville pour y occuper un secteur dans le Détachement d'armée de Lorraine, le D.A.L. Ce secteur était limité au Nord par la forêt de Parroy et au Sud par la lisière Nord du village de Domèvre-sur-Vezouze.







Après avoir parcouru 60 kilomètres, j'arrivai à Chenevières. Cette ville possédait une belle église avec un chœur gothique et un autel en pierre de Savonnières, roche calcaire exploitée en Lorraine.





cantonnement à Chenevières
cantonnement à Chenevières

Je trouvai de grandes difficultés à faire le cantonnement, un grand nombre de troupes s'y trouvant à cause de la relève.







Pour la paille de couchage, la ration était de 5 kg renouvelable tous les 15 jours. En hiver, pour se chauffer,  la ration des troupes cantonnées comportait 850 g de bois, 530 g de charbon et 25 g de bois d'allumage.
Les troupes qui bivouaquaient avaient droit à une ration de 1010 g de bois,  630 g de charbon et 25 g de bois de chauffage.
Pour l'éclairage, du 1er mai au 30 septembre, les officiers avaient droit à un quart de bougie, puis à une demi bougie soit 30 g du 1er octobre au 30 avril. Les hommes des troupes n'avaient qu'une bougie par escouade soit 4 grammes par homme du 1er octobre au 30 avril et cette ration était réduite de moitié du 1er mai au 30 septembre. On leur fournissait une boîte d'allumettes en quinzaine, ainsi que du savon à raison de 8 g pour la propreté corporelle et 4 g pour le lavage des effets.
La ration minimum de foin était de 3,5 kg et celle d'avoine de 5,5 kg.


Je fis alors connaissance avec notre médecin divisionnaire, Monsieur Jean-Baptiste Loustalot, âgé de 50 ans, affecté à la 42ème division d'infanterie depuis le 26 juillet 1915. Il me fit la meilleure des impressions.
Les conducteurs et les chevaux de l'ambulance 1/10 détachés au CVAD 1/268 à Charmes depuis le 5 juin étant revenus à Bayon dans la nuit,  le gros de la colonne qui était parti de Bayon en fin de matinée après avoir chargé les fourgons et fait une grande halte pour se sustenter à Moyen, arriva à Chenevières vers 20 heures.



Le lendemain, je me rendis à Saint-Clément pour prendre contact avec l'état-major de notre 42ème division et je fis le ravitaillement à Lunéville.
Monsieur Maurice Rigal, notre médecin-chef, se rendit aussi à Saint-Clément pour rencontrer Monsieur Loustalot et il reçut l'ordre de remplacer l'ambulance 5/53 aux postes de Bénaménil et Chenevières.
Ce passage à Saint-Clément fut l'occasion de retrouver Monsieur Froment, notre ancien médecin-chef, affecté depuis un mois au 167ème régiment d'infanterie à Reillon, à quelques kilomètres de là. Le lendemain, il vint déjeuner avec nous.
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Le 13 juin, Monsieur Dupain, médecin aide major de 1ère classe du 168ème régiment d'infanterie, fut affecté à l'ambulance 1/10 et me fit lui aussi une très bonne impression. Vu qu'il était plus ancien en grade que Monsieur Rigal, il devint aussitôt notre médecin-chef et se rendit à Bénaménil où était installé le poste chirurgical et celui de triage.

général Deville (military-photos.com)
   
Général Berthelot (wikipédia)
 Le 32ème Corps d'armée était constitué auparavant   des 40ème et 42ème divisions d'infanterie.
 En ce mois de juin 1916, son état-major se trouvait à Ozerailles et il était commandé par le général Henri Berthelot. Il était formé alors de la 42ème division d'infanterie commandée par le général Deville et de la 45ème division marocaine commandée par le général Quiquandon.
L'état-major de la 42ème division se trouvait à Saint-Clément et celui de la 45ème division marocaine se trouvait à Baccarat.     

                                                                                                                   
Monsieur Billouet était le médecin directeur du service de santé du 32ème Corps. Le groupe de brancardiers de ce Corps d'Armée, le G.B.C, se trouvait à Glonville. Son gestionnaire était Monsieur Lefevre, son pasteur protestant était Monsieur Martin. Le groupe de brancardiers de la 42ème division, le G.B.D, avec Monsieur Maroger pour pasteur protestant, se trouvait à Laronxe. Il était attribué un pasteur, deux prêtres et un rabbin à chaque G.B.C et le G.B.D avait deux prêtres de plus.
En tant qu'officier d'approvisionnement, j'ai été envoyé au poste de Chenevières, avec Monsieur Louis Servanty, officier gestionnaire, et les médecins Maurice Rigal et Raymond Midon.

les baraques Adrian du poste de Chenevières

Ce poste comprenait au départ 4 baraques Adrian pour recevoir une quarantaine de malades et blessés légers dont le traitement ne durait pas plus de deux semaines.








 Voici sur cette photo, l'intérieur d'une baraque du poste de Chenevières. Je suis au premier plan, assis sur un lit.
Chaque matin, nous devions communiquer le nombre de lits disponibles pour la journée, par téléphone, à Monsieur Loustalot.






Notre médecin-chef, Monsieur Dupain, le chirurgien Del Pellegrino revenu de son détachement à l'hôpital de Rambervillers, le docteur Camille Massina, le pharmacien Jean Caubon, 8 infirmiers et 3 hommes du train des équipages étaient affectés au poste de Bénaménil. C'est là qu'on envoyait les blessés et malades intransportables, nécessitant une intervention chirurgicale urgente. Parfois, les blessés devaient y être amputés.

Me voici, devant une voiture sanitaire
Pour pouvoir les opérer le plus vite possible après leur blessure, deux voitures sanitaires étaient à ce poste, en permanence, pour les transporter. Après leur guérison, les soldats regagnaient leur Corps, transportés par les voitures du G.B.D de Laronxe.
salle de pansements de l'ambulance 1/10

Ce poste possédait deux baraques Adrian de 20 mètres, situées à la sortie du village, sur la route de Bénaménil à Lunéville. Une baraque était affectée aux services généraux, l'autre possédait 12 lits en grillage métallique.
A l'une de ses extrémités, se trouvaient une salle de stérilisation, une salle de pansements et la salle d'opération. Les tables de ces salles étaient recouvertes de toile cirée noire ou blanche. La salle d'opération était entièrement tapissée par du calicot blanc, son plafond lavable était en toile cirée blanche. Notre chirurgien jugeant insuffisant son éclairage assuré par des lampes réglementaires, le médecin-chef m'avait sollicité pour que je leur procure une lampe à incandescence. Monsieur Dupain souhaitait aussi obtenir une douzaine d'aiguilles de Hagedorn. Il y avait une porte de communication entre la salle de pansements où étaient déshabillés les blessés et la salle d'opération. Les blessés entrants devraient traverser la salle des soldats en traitement avant d'arriver dans la salle des pansements, ce qui ne facilitait pas le repos nocturne des malades.

C'était aussi un poste de triage pour les malades sans gravité et les blessés du secteur. Ils étaient amenés par des automobiles sanitaires du G.B.D parties de Laronxe en fin de matinée pour effectuer une tournée jusque dans l'après-midi. A leur arrivée, au plus tard trois heures après leur blessure, un de nos médecins les examinait et décidait de les diriger vers notre ambulance 1/10, ou vers les ambulances 1/6 ou 7/6 ou vers l'HOE de Lunéville, en fonction de la gravité de leur état et des places disponibles pour les accueillir. Chaque matin, Monsieur Loustalot transmettait à Monsieur Dupain, le nombre de lits disponibles dans chacune des ambulances. Monsieur Harmesse était l'adjoint directeur de l'ambulance 1/6.
Tous les blessés du secteur arrivaient à ce poste de triage à l'exception de ceux de Laneuveville-aux-Bois et de Marainviller qui étaient directement évacués sur l'ambulance 7/6, à Lunéville.

Le poste de Bénaménil se trouvait à 7 kilomètres d'Emberménil, de Reillon et d'Erbéviller, au centre d'un large arc de cercle décrit par la ligne ennemie.

Ces photographies représentent un réseau de fils barbelés et une haie camouflée abritant la route de Bénaménil.

Le fil était mis en place sur des poteaux durant la nuit, en évitant d'utiliser des outils bruyants pour ne pas se faire repérer par l'ennemi. Le réseau de fils barbelés permettait de ralentir l'avance des troupes adverses. Des ouvertures étaient ménagées dans les barbelés pour permettre le passage des soldats lors des patrouilles.



La haie camouflée permettait de protéger cette route stratégique de Bénaménil. En cette année 1916, le développement des techniques de camouflage était tel que beaucoup d'artistes étaient rappelés du front ainsi que des menuisiers, charpentiers, tôliers, monteurs ou ajusteurs, pour mettre leur talent au service du pays. Des territoriaux étaient requis pour le transport du matériel alors que des sapeurs préparaient les terrains destinés à recevoir des installations camouflées. Depuis le mois d'août 1915, une section de camouflage commandée par le peintre Guirand de Scévola avait été créée par le ministre de la Guerre. Ce peintre, alors qu'il était mobilisé en 1914 dans un régiment d'artillerie, avait eu l'idée de dissimuler les canons sous des toiles peintes aux couleurs de la nature environnante pour éviter le repérage par l'ennemi. C'est aussi en 1915 que les pantalons "rouge garance" avaient été remplacés par l'uniforme "bleu horizon", de couleur beaucoup plus discrète.

Le 16 juin, à la faveur d'un temps splendide, les avions boches ont fait une incursion sur Lunéville. Malgré le tir de nos batteries et l'intervention de nos Nieuport de chasse, ils ont pu survoler la ville. S'il ne leur a pas été possible de jeter des bombes, ils ont pu exercer une surveillance profitable, en raison de la relève des 128ème, 41ème et 71ème divisions.
Des tauben faisaient une incursion quotidienne, particulièrement sur Lunéville. Le 17 juin, à 16h, 20h et 24h, il y eut des tirs et l'intervention des avions de chasse sans résultat.

L'aviation, toute jeune formation, montrait depuis les débuts de la guerre, toute son utilité, malgré la réflexion de Foch : "l'aviation, c'est très bien comme sport, mais pour la guerre c'est zéro".
Depuis 1890 et le premier vol de Clément Ader, toute une industrie était née, et de nombreux jeunes pilotes avaient appris à manier ces machines. En 1909, grâce au capitaine Ferber et au général Roques, l’école Supérieure d'Aéronautique avait été créée. Cette école devait former des pilotes militaires et avait décidé d’acquérir cinq nouvelles machines "aéroplanes".

extrait d'une carte postale du 2/7/1916 envoyée à ma femme




Sur cette carte postale datée du 2 juillet 1916, j'avais écrit à ma femme : "Hier au soir, j'ai vu un dirigeable français, puis aujourd'hui bombardement par avion.
Je viens d'écrire à nos parents. Baisers. Ernest"





Au début de la guerre, l'aviation n'avait qu'un rôle d'observation, tout comme les ballons et les dirigeables pilotés par les aérostiers. Ces derniers étaient confinés dans les places fortes et ils étaient équipés de ballons sphériques de 750 m3 qui dés la fin août 1914 furent utilisés pour aider l'artillerie. En mars 1916, chaque corps d'armée possédait sa compagnie d'aérostiers. Depuis 1914 les ballons étaient de forme allongée, et pour améliorer leur orientation ils avaient une queue de godets, tels des cerfs volants. Très vite, vu leur forme, on les désigna sous le nom de "saucisse". Leur rôle consistait à surveiller les activités de l'ennemi, repérer ses batteries grâce aux lueurs ou fumées, et régler le tir de l'artillerie amie. L'observateur, dans sa nacelle d'osier, transmettait par téléphone les informations recueillies. En mars 1916, il fut équipé d'un parachute, les attaques d'avions ennemis le rendant vulnérable. La météo pouvait aussi s’avérer dangereuse, comme en mai 1916 où une bourrasque emporta 26 ballons en Lorraine, avec pour conséquence des observateurs tués, blessés ou capturés.
 La mission de rapporter des informations stratégiques était dévolue aux aviateurs qui n'avaient pas encore des armes, mais qui avaient aidé ainsi à gagner la bataille de la Marne. De nombreux constructeurs imaginaient des prototypes. Blériot, Voisins, Farman, Nieuport, Breguet, Deperdussin, Morane-Saulnier, essayaient d'obtenir des commandes en  nombre. Petit à petit, les missions de reconnaissance avaient été complétées par des aides indispensables aux artilleurs, et blindés et équipés d'armes, les avions étaient devenus chasseurs. Les améliorations se succédaient très rapidement, comme les expériences de tir à travers l'hélice. De jeunes pilotes s'illustraient par leur courage et la réussite de leur mission. L'escadrille des cigognes dont firent partie Georges Guynemer, René Fonck, Roland Garros et Alfred Heurtaux fut la plus célèbre.

Nieuport XI (source : wikipédia)

Notre 42ème division avait la 26ème compagnie d'aérostiers ainsi que l' escadrille MF45 rattachées à son service.
Cependant,  les Nieuport vus le 16 juin dans le ciel au dessus de Lunéville  faisaient partie de l'escadrille N 48 rattachée au DAL depuis le mois d'avril 1915. Équipée de Nieuport XI depuis le mois de mai 1916, elle effectuait régulièrement des missions dans la région de Lunéville.



Du côté allemand , on n'était pas en reste : dés 1914, les Tauben, chasseurs monoplans, avaient semé la terreur, et les dirigeables du comte Von Zeppelin apportaient de nombreuses informations stratégiques. En 1915,  Anthony Fokker, hollandais vivant en Allemagne, remporta le concours du constructeur devant remplacer les Tauben. Des séries d'avions très maniables devinrent la hantise des pilotes français, entretenus dans cette invincibilité par l'As allemand, le baron Von Richtofen ou Baron Rouge.

Entre le 18 et le 22 juin, nous avions construit au poste de Chenevières une baraque Adrian de 25 mètres et emménagé les autres, afin de pouvoir mettre une centaine de lits. Pour réaliser ces travaux, nous nous étions procuré du bois dans la forêt domaniale de Mondon, au chantier du lieu-dit de la Pointe des Crâs signifiant en patois lorrain la Pointe des corbeaux. Pour s'y rendre, on avait suivi la route nationale entre Saint-Clément et Lunéville, puis pris le chemin menant en forêt par la ferme d'Edmond Fontaine. La coupe du Mississipi nous avait permis de récupérer le bois nécessaire. Il nous fallait 6 traverses de 1 mètre pour le soutien, des morceaux de bois de 5 mètres de long sur 0.80 mètre de largeur pour la garniture. Ces travaux avaient donné entière satisfaction à Monsieur Billouet et à Monsieur Loustalot.

Les blessés nous relataient les circonstances de leurs blessures. Ainsi, le 24 juin, un soldat du 100ème, en jetant une grenade dans la Meurthe, avait reçu tous les éclats, par suite d'une avance à l'explosion. Sa mort fut instantanée et sa main complètement sectionnée. A trente mètres du point où avait éclaté la grenade, un inoffensif pêcheur à la ligne avait reçu un éclat à l'avant-bras gauche, son artère cubitale avait été sectionnée et le projectile avait pénétré de quatre centimètres dans la plaie.
Le 17 juin, devant nos baraques, j'avais été témoin de la mort du caporal Taime, tué malencontreusement par une automobile.
Le 3 juillet, un accident s'était produit entre Saint-Clément et Chenevières. Une caisse de grenades explosa, provoquant la mort d'un soldat assis dans la voiture. Le conducteur et deux sergents assis dans cette automobile en sortirent indemnes, les chevaux n'avaient pas été atteints. Dans les prés et les champs en bordure de la route, on pouvait voir des grenades éparses.

Les villes de Lorraine étaient plus ou moins sinistrées. Les avions boches avaient jeté des bombes sur Lunéville, le 24 juin. Deux d'entre elles tombèrent, sans créer de dégâts, à côté de l'usine à gaz Jeanmaire qui possédait deux gazomètres et était associée à une centrale électrique.
Les 1er et 2 juillet, le quartier de la gare Saint-Georges à Nancy avait été bombardé par de la grosse artillerie. Une dizaine d'obus étaient tombés sur ce quartier, tuant environ 80 personnes. Cette ville fut à nouveau bombardée le 1er août, puis le 13 août sans faire de victimes avec 5 obus de 380 mm.
Le 16 juillet, à la faveur du brouillard, un avion ennemi volant à 150 mètres à peine, était venu lancer des bombes sur Saint-Clément. Quatre tombèrent sur l'usine de poterie et dix-huit autres dans les environs tandis que l'usine de papeterie, dépôt de munitions, était menacée.

Le 2 juillet, je me rendis une nouvelle fois à Gerbéviller, au cœur de la vallée de la Mortagne. Dans cette ville systématiquement bombardée, je vis de lamentables ruines et un immense champ de bataille avec des tombes éparses. Un mausolée était élevé au 36ème Colonial. Ce régiment d'infanterie coloniale y avait été décimé par l'ennemi, à la fin du mois d'août 1914. Tous les officiers avaient été tués et le nombre de soldats rescapés ne pouvaient constituer qu'un bataillon. Le 25 août, Frédéric Wolff, commandant les marsouins du 4ème bataillon de ce régiment, avait tenté de se rendre avec ses hommes. Il fut accusé de trahison et condamné par le conseil de guerre du quartier général de la IIème armée pour "tentative de capitulation et provocation à la fuite en présence de l'ennemi". Exécuté pour l'exemple, le 1er septembre 1914, à Remenoville, ce fut l'un des premiers fusillés de la Grande Guerre.


Baccarat, jolie petite ville sans caractère particulier, avec de grandes artères, possédait un beau pont sur la Meurthe en partie démoli. L'ancienne ville, située sur la rive gauche, avait été à demi détruite par les Allemands, le 24 août 1914. L'église, premier monument après le pont, avait son horloge arrêtée à 11h25. Son clocher était tout lézardé, sa toiture enlevée, de telle façon qu'on voyait les cloches encore utilisées. La cave de cette église était pleine de matériel du Génie. Le grand quartier anciennement riche n'était plus qu'un amas de décombres après avoir reçu des bombes incendiaires.


"Une carte qui me tombe sous la main et qui donne une idée du vandalisme des barbares."




Ces quelques mots,  adressés à mes jeunes enfants de quatre et six ans au dos de cette carte postale montrant la mairie détruite,  témoignent de mon ressenti, après mon passage dans les rues en ruine de Baccarat.










Quelques courts et rares moments de détente nous permettaient de tenir. Ainsi, lorsque le temps était radieux, il m'arrivait d'aller me baigner dans la Meurthe pendant que d'autres préféraient faire une petite sieste réparatrice dans l'herbe.






En ce début d'été 1916, avec des membres du personnel de l’ambulance 1/10, nous faisions prospérer la culture maraîchère sur les terres de Lorraine.
Des deux côtés des belligérants, la décision de cultiver des légumes frais tout prés du front avait été prise. Topinambours, rutabagas et même orties côté allemand furent cultivés pour améliorer l'ordinaire des popotes, et alimenter le bétail. Les rutabagas entraient dans la fabrication du pain et même d'un "ersatz" de café. Les choux-raves remplaçaient les pommes de terre. Le houblon ou les feuilles de chêne se substituaient au tabac. Cela ne donnait qu'une bien maigre récolte qui ne pouvait rassasier tout le monde, mais cela apportait un minimum apprécié. Il ne faut pas oublier que dans la zone occupée la famine menaçait. Les espoirs de paix étaient sans fondement et il fallait s'organiser.
Depuis le 20 juin, la ration de café jusque-là de 16 g avait été portée à 24 g, celle de sucre de 21 g à 32 g. Pour le thé, elle était de 3 g avec 10 g de sucre.





En Lorraine, comme ailleurs dans toute la France, c'était aussi la période des moissons. Les agriculteurs  utilisaient en ce temps-là les bœufs pour tirer les charrettes.





extrait de la carte envoyée le 2 juillet 1916 à ma femme


Au dos de cette carte, j'avais écrit à ma femme, que les attelages de bovins lorrains étaient bien différents de ceux de ma région :

"Ma chérie, vois comment cet attelage est drôle. Il n'est pas singulier, mais représente bien la généralité de tous les attelages de Lorraine."






Je me tenais informé de l'actualité en lisant divers journaux comme l'Est Républicain, le Journal, le Cri de Paris ou l’Écho de Paris. J'appris ainsi que, le 1er juillet, une offensive conjointe anglaise et française avait eu lieu dans la région du Nord : c'était le premier jour de la bataille de la Somme. Les  résultats de l'offensive française au Sud de ce fleuve, entre Maricourt et Lassigny, étaient encourageants. Le groupe d'armées du Nord commandé par Foch, composé de la VIème armée et de la Xème armée, respectivement sous les ordres du général Fayolle et du général Micheler, avait pu faire une avancée relativement sensible, prendre des canons et des mitrailleuses à l'ennemi et faire prisonniers 5 à 6000 Allemands.
Mais ce 1er juillet 1916 fut le jour le plus meurtrier de toute l'histoire militaire britannique. Après une préparation d'artillerie d'une semaine qui avait fait tomber 1,6 millions d'obus sur les lignes allemandes, les jeunes Tommies, engagés volontaires britanniques inexpérimentés, positionnés sur un front de 25 km entre Maricourt et Bapaume, obéirent aux ordres du général Rawlinson et montèrent à l'attaque, au pas. Face à eux, la IIème armée allemande commandée par le général Fritz Von Below, riposta violemment par des tirs de mitrailleuses. Ce jour-là, 57000 soldats du groupe d'armées du maréchal Douglas Haig furent mis hors de combat dont 19240 morts.

Durant ces premiers jours de juillet, l'aménagement des baraques Adrian de Chenevières se poursuivait. Le sol de la cuisine avait été cimenté. Après avoir recherché et trouvé facilement un point d'eau, nous avions creusé un puits qui avait donné satisfaction mais mécontenté le Génie qui nous avait reproché d'avoir opéré sans lui.

j'utilisais la jument Banane, pour mes déplacements.
Le 7 juillet, je me rendis à Glonville pour liquider certaines affaires administratives, notamment l'affectation du détachement et la remise de ma comptabilité d'officier d'approvisionnement. Il me fallait remettre les bons de réapprovisionnement au service des subsistances qui en assurait le contrôle.
Ma mission d'officier d'approvisionnement consistait aussi à inscrire sur un carnet de campagne toutes les entrées et toutes les sorties, par parties prenantes, et à établir une situation journalière des restants. Je devais faire établir autant de bons de sortie qu'il y avait de parties prenantes et les faire signer par ces parties. Les bons étaient dressés par jour, dizaine ou quinzaine de jours. Il me fallait récapituler ces différents bons de sortie, par parties prenantes et par chapitre, sur des bordereaux trimestriels. Je devais fournir trimestriellement cette comptabilité au gestionnaire des subsistances qui ravitaillait en fin de trimestre. Il ne fallait pas oublier d'inscrire en première page du carnet de campagne, toutes les opérations de marche et les divers services de subsistance qui ravitaillaient, avec leurs dates, et de les reporter également dans la colonne des entrées. Dans le cas où le ravitaillement était fait au compte du service de santé, il fallait se faire délivrer par le gestionnaire deux factures de sortie, une pour la direction du service de santé et une pour les subsistances. La remise des denrées par les subsistances correspondait à un bon de remboursement vert. Pour les achats sur place, il fallait adresser deux bordereaux récapitulatifs  avec les factures ou les quittances dûment signées par les fournisseurs et les bons à titre remboursable.
J'utilisais le carnet à souche de bons de réapprovisionnement modèle numéro 6, le registre de campagne modèle numéro 214 avec des bons de distribution journaliers numéro 212, un carnet à souche de factures 222 modèle numéro 3 et un carnet à souches de quittances 223 modèle numéro 4. Pour la gestion des subsistances, j'avais le carnet de factures et quittances 287 modèle numéro 26.
Par ailleurs, les demandes à titre remboursable devaient être acquittées de la façon suivante : Les fournitures prises aux divers services livranciers étaient payées tous les jours, tous les 10 jours ou tous les mois, mais on ne mentionnait pas sur le carnet de campagne ces différentes entrées et sorties. Il fallait prendre à titre gratuit et livrer au fur et à mesure des besoins, les quantités demandées par le gestionnaire en fin de mois. Des bons de sortie étaient établis et récapitulés sur un bordereau signé du gestionnaire, mis à l'appui de la comptabilité. Un deuxième bordereau de décompte était remis au service livrancier qui facturait et faisait payer le gestionnaire. Selon le procédé règlementaire, les denrées étaient prises au titre du service de santé. Elles étaient portées en rentrée sur le carnet de campagne et les sorties étaient faites en bloc, contre bon de sortie signé par la partie prenante. En fin de mois, les factures de cession étaient établies par la sous-intendance à qui il fallait envoyer un bordereau récapitulatif des sorties. La sous-intendance établissait un ordre de reversement et retournait le tout. Une facture d'entrée était gardée par le gestionnaire, une de sortie par la sous-intendance. Je gardais aussi, en tant qu'officier d'approvisionnement, une facture de sortie, pour l'appui de ma comptabilité. Le service ordonnateur établissait un mandat de remboursement pour couvrir les sorties du service des subsistances.
Concernant la comptabilité des dépenses, le procédé règlementaire exigeait d'établir une facture de cessions, deux des entrées que je gardais et mettais dans des bordereaux justificatifs, deux des sorties dont une pour les subsistances et une que je gardais. Le montant de ces factures décomptées étaient payées par le gestionnaire dans le cas où elles étaient inférieures à 1000 francs, alors qu'en temps de paix, la limite était à 100 francs. La sous-intendance établissait alors un ordre de reversement pour le Trésor et l'envoyait au gestionnaire avec les factures pour qu'il acquitte le montant au Trésor.  Au dessus de 1000 francs, un ordre de reversement était établi par la direction du service de santé. Dans ce deuxième cas, le service de santé était payé par un mandat de revirement. Les denrées perçues par le service de santé pour l'alimentation des malades devaient être immédiatement remboursées à l'officier d'administration distributeur, conformément aux prescriptions de l'article 34 du 22 août 1899 sur le service des subsistances militaires en campagne.   
D'après une note officielle du 30 juin 1916, les cessions de vivres faites par le service de l'Intendance pour l'alimentation des malades et blessés des formations sanitaires de campagne étaient remboursées par le service de santé, par changement d'imputation, à l'administration centrale. Les bons modèle 15 sur  le service des subsistances en campagne devaient être établis en double expédition par l'officier gestionnaire qui en gardait un et remettait l'autre aux subsistances. En tant qu'officier d'approvisionnement, je ne devais pas intervenir comme gérant d'annexe. Les deux gestionnaires transmettaient ces bons à leurs bureaux de comptabilité respectifs. Le bureau de comptabilité du service de santé des armées, le B.C.S.S.A, se trouvait 1 rue Lacretelle à Paris dans le XVème arrondissement. Monsieur Clech était le gestionnaire du groupe d'exploitation de la 42ème division. Je devais lui fournir le 25 de chaque mois un état des dépenses faites pendant le mois, par chapitre, par article de subdivision budgétaire. Tous les trois mois, le 25 de la fin du trimestre, je lui fournissais un bordereau de pièces et quittances justifiant du restant des avances faites.

sape abri du poste de Bénaménil




Le 8 juillet, une visite à Bénaménil me permit de voir l'avancement des travaux de sape entrepris depuis le 22 juin, par un détachement de 9 brancardiers divisionnaires sous la direction d'un homme du Génie. Cette sape avait pour but d'abriter les blessés en traitement et le personnel de l'ambulance, en cas de bombardement. Ces travaux avaient pris du retard à cause d'éboulements.






Manonviller, ses casernes et son fort

Je profitais de ce déplacement pour monter au fort de Manonviller. Je vis d'abord le village non bombardé, puis les casernes dont la construction n'avait été terminée qu'en 1913. Ces dernières étaient entourées de villas qui servaient d'habitation aux officiers commandant au détachement du Fort. L'effectif comprenait environ 500 à 600 hommes d'artillerie de forteresse et 300 à 400 fantassins. Un détachement était en permanence au fort qui était construit sur une butte dominant Manonviller et distant de ce village d'environ 1800 à 2000 mètres. A Manonviller, seules les casernes avaient été bombardées.



Au fort, un réseau de fils de fer barbelé distant de 150 à 200 mètres, en gardait l'entrée. La porte en fer forgé de la forme d'un carré de 4 mètres de côté était terminée par un système de T oblique et pointu aux extrémités. Dans la cour qui précède l'ouvrage, se trouvaient de gros canons de 210. Il restait encore quelques parties de l'affût. Un large fossé de 5 à 6 mètres, sur les côtés extérieurs desquels se trouvait encore une défense en fer forgé, séparait cette cour du fort lui-même. Un pont y donnait accès.
Dès l'entrée dans le fort, l'on ressentait une impression de force, un moyen de résistance à toute épreuve et l'on ne pouvait croire à sa reddition, même devant des canons de 380 mm. Le 27 août 1914, il en avait pourtant fallu bien moins, il avait paraît-il suffi que l'ennemi en demande les clefs, pour que le Commandant se rende immédiatement, sans même tirer un coup de canon. Cela était affirmé par tous les gens de Manonviller et de Bénaménil. Ce fort avait la forme d'un losange défendu surtout de deux côtés, l'un regardant l'Est et l'autre faisant face au Nord-Est. Les deux autres faces, quoique armées, étaient des pièces moins fortes. Dans sa partie longue, le fort devait mesurer environ 250 à 300 mètres et dans l'autre sens, 125 à 150 mètres.
D'immenses murs d' 1,50 mètre étaient le soutien de voûtes encore plus épaisses, le tout en ciment armé. Les voûtes étaient recouvertes de plusieurs mètres de terre sur laquelle poussait une végétation qui dissimulait l'ouvrage. En bas, se trouvaient les sous-sols dans lesquels il y avait les poudres et les munitions. Le rez-de-chaussée du fort était muni de quantités de conduits desservant  les chambres, les bureaux et les diverses pièces pour les services qui y étaient établis. D'autres passages plus petits desservaient les monte-charges alimentant les pièces, de la surface et, par conséquent, à 7 ou 10 mètres de l'intérieur. Un fort courant électrique, en plus de l'éclairage, donnait la force pour la marche des diverses machines et treuils indispensables au service. De tout cela, il ne restait que des ruines. L'intérieur du fort était en grande partie démoli, la circulation y était difficile et il ne restait la trace d'aucun canon. Cet anéantissement avait été fait par les Allemands pendant l'occupation, au moyen de mines établies à l'intérieur même. Plus tard, après l'avoir abandonné, ils avaient tiré sur le fort et l'on y voyait des trous qui avaient un diamètre de 35 à 40 mètres et une profondeur de 10 mètres.

Le 9 juillet, je passai la journée à Lunéville où je tombai en admiration devant les fusées éclairantes qui sillonnaient l'étendue des lignes. Je constatai une différence sensible entre la durée des nôtres et de celles de l'ennemi. Le lendemain, une attaque par l'ennemi eut lieu dans le secteur de Reillon et de Vého. Les Allemands, après une bonne préparation d'artillerie commencée à 10 heures, réussirent vers minuit, malgré un tir de barrage très efficace, à prendre pied dans nos éléments de première ligne, sur une longueur de 300 mètres. Ce soir-là, une détonation ébranla les maisons de Bénaménil. La violente canonnade alternait avec de vives fusillades. Le 11 juillet, une contre-attaque eut lieu dans les mêmes secteurs aboutissant à  21h30 à la reprise des tranchées. Quelle vision d'attaque ! Dans le secteur de Vého, les Allemands avaient réussi à poser deux mines qu'ils firent exploser. Nous avons pu occuper les entonnoirs, malgré cela, et à la faveur de cette surprise, sur un front de 4 à 5 km, l'artillerie ennemie devint très active. Nous répondîmes. Les fusées éclairantes ne cessèrent un instant d'éclairer les lignes de part et d'autre, et avec elles, la lumière des projecteurs et l'éclair du départ des obus offraient dans la nuit un spectacle sans pareil. A un moment, vers 23h30, notre 75 se mit à aboyer furieusement et avec une rapidité incroyable, d'un cri plus fort, mais presque aussi rythmé que celui des mitrailleuses. Ces dernières, malgré le fracas du canon, firent entendre leur voix, et l'on perçut également, l'explosion sèche des grenades. C'était le fort de la lutte. Nos braves chasseurs à pied du 16ème bataillon lâchèrent difficilement le terrain. Pourtant, devant la préparation et le nombre, ils lâchèrent un peu de tranchée et ce bataillon perdit environ une Compagnie avec des prisonniers, 150 tués et 55 blessés. Les Boches eurent des pertes nettement supérieures et hurlaient comme des damnés, sous les éclats d'obus du 75. Le 12 juillet, la contre-attaque nous rendit maître des tranchées perdues la veille, sans plus de pertes, et c'est le même 16ème bataillon de Chasseurs à pied qui s'en empara.
Cette bataille amena beaucoup de blessés au poste de triage de Bénaménil. Ils furent évacués sur les HOE de Baccarat et de Lunéville. Du 10 au 14 juillet, plusieurs interventions chirurgicales ont été assurées en urgence au poste de Bénaménil.

lignes de défense : forêt de Mondon




Puis, le calme se rétablit. Mais, j'avais remarqué dans la forêt de Mondon, la construction d'une plate-forme, très probablement pour l'installation d'une grosse pièce.






En vertu d'une décision du D.A.L, à compter du 26 juillet, l'ambulance 1/10 avait été définitivement affectée à la 42ème division, en remplacement de l'ambulance 7/6 passé aux Étapes du D.A.L. Monsieur Avenel et Monsieur Cayon étaient respectivement officier gestionnaire et officier d'approvisionnement de l'ambulance 7/6.
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Durant cet été, nous avons pu, par roulement, bénéficier de permissions nous permettant d'aller retrouver pour une dizaine de jours nos  familles respectives. Monsieur Dupain partit ainsi du 15 au 27 juillet. En son absence, il fut remplacé dans son le rôle de médecin-chef  par Monsieur Rigal. A mon tour, je pus partir du 30 juillet au 9 août et Monsieur Rigal en profita du 10 au 21 août, puis Monsieur Midon à partir du 22 août.
Le 9 août, notre chirurgien Del Pellegrino, suite à une mutation, fut remplacé par le médecin aide major Pierre Pont, de la classe 1901.


Extrait d'un de mes carnets de guerre
Lors de ma permission, à Saint-Amans-Soult, le 3 août, j'avais acquis deux bons de 100 francs de la Défense Nationale, après en avoir souscrit quatre à Saint-Clément, le 6 juillet.
carte illustrée par Abel Faivre

Ces bons au porteur avaient un intérêt de 5% au bout de six mois.


Nous étions incités à cette souscription par une campagne d'affichage. Il s'agissait d'un geste patriotique. Émis dès le 13 septembre 1914, dans le but de financer les dépenses militaires, ces bons avaient rapporté durant le conflit près de 50 milliards de francs à la Défense Nationale.

Lors du retour de ma permission, je fis un arrêt à Paris pour quelques heures et je me rendis dans le 5ème arrondissement au 22 rue Soufflot, à la librairie du recueil général des lois ayant pour directeur Monsieur Larose. Je pus ainsi me procurer le volume de droit administratif par F.Boeuf, trois volumes de droit civil et un volume de droit criminel. Ces livres contenaient beaucoup de renseignements utiles à ma fonction.

A mon retour à Chenevières, j'appris que la 40ème division avait remplacé la 45ème division du général Quiquandon au 32ème Corps d'armée. La 45ème division d'Infanterie, une fois relevée, était partie au camp de Saffais. Puis, le 12 août, nous avons été informés de notre prochain départ. Il était prévu que le Service de Santé irait à Bayon vers le 22 août et que l’État-major de la 42ème division resterait à Lunéville. Nous resterions donc dans la région.

extrait de mon carnet : inventaire du matériel modèle 1910


On nous avait alors demandé de nettoyer les paniers de l'ambulance et de les repeindre avant de faire le chargement réglementaire de type 1910. L'ambulance mobilisée avec l'ancien matériel avait été munie peu à peu de paniers et de boîtes de matériel chirurgical de modèle 1910.
J'avais noté sur mon carnet l'inventaire de tout ce matériel stocké dans divers paniers, caisses ou ballots. On peut ainsi se faire une idée de tout ce qui était à la disposition d'une ambulance chirurgicale pour s'occuper des blessés.
Dans les 4 fourgons mis à la disposition de l'ambulance, étaient rangés des paniers, des caisses et des ballots.
Dans les différents paniers, suivant leur numérotation de 1 à 14, on trouvait des médicaments, des pansements de différentes tailles, des appareils de lavage, des accessoires de pansements, l'arsenal de chirurgie, les appareils plâtrés, les objets de propreté, les chemises et brassards.
Dans les caisses numérotées de 1 à 5, il y avait les  appareils à fracture, le matériel d'éclairage, les ustensiles de cuisine, les denrées.
Dans les ballots numérotés de 1 à 6, nous disposions de gouttières en fil de fer et d'aluminium, de couvertures de laine, de sacs à denrées, de torchons, de draps de lit.
Les fourgons contenaient aussi des tentes tortoises, des brancards, des tonneaux, des caisses d'approvisionnement, des seaux en toile, des hampes, une table métallique pour opérations, des supports de brancards, un autoclave et  un Poupinel à lampe Primus pour la stérilisation.







Puis, on avait reçu l'ordre de réparer et de peindre les voitures avec la peinture fournie par le parc d'artillerie.


Le 15 août, j'ai pu rencontrer Elisée Rives et Georges Brenac, deux Mazamétains qui se trouvaient comme moi en Lorraine.
Elisée Rives, ajusteur mécanicien auto, de la classe 1905, était affecté au service automobile du 13ème régiment d'artillerie.
Georges Brenac , acheteur de peaux, de la classe 1912, était maréchal des logis depuis le 9 août 1914. Il faisait partie du 9ème régiment d'artillerie de Campagne rattaché à la 37ème division d'Infanterie. Il avait été blessé par un éclat d'obus à la joue et à la main gauche, à Verdun, le 3 août 1916.
Cité à l'ordre de l'artillerie de la 37ème division pour "avoir constamment assuré sous le feu de l'ennemi la liaison entre l'artillerie et l'infanterie, faisant preuve d'intelligence et de bravoure", il avait été décoré de la croix de guerre avec une étoile d'argent. La loi du 8 avril 1915 avait adopté cette récompense.
La croix de guerre, en bronze florentin, à quatre branches, était suspendue à un ruban vert à fines rayures rouges, associant ainsi le symbole du sang à celui de l'espérance.  Lorsque la citation était à l'ordre d'une division, l'étoile était en argent.
Mon frère René était toujours dans l'Oise, dans la deuxième compagnie de mitrailleuses du 6ème colonial. Depuis le 12 juillet, le 29ème bataillon de tirailleurs sénégalais avait été affecté au 6ème colonial qui avait quitté le secteur de Canny-sur-Matz pour cantonner à Orvillers-Sorel avant d'entrer, le 15 août, dans le secteur d'Assevillers et de Belloy-en-Santerre. Dès leur arrivée, tous les soldats du 6ème colonial avaient aménagé le secteur, en vue d'une prochaine attaque.

L'ambulance 1/10 devait être relevée au poste de  Bénaménil par l'ambulance 10/8 dès le 22 août. Le détachement de Bénaménil avait dû nous rejoindre ce jour-là à Chenevières. Le lendemain, nous avons eu la visite du médecin principal de la 15ème division d'infanterie qui devait relever la 40ème division. Il nous félicita pour l'installation des locaux.
La 5ème division de cavalerie ayant reçu l'ordre de relever la 42ème division, nous avons quitté Chenevières le 24 août 1916.

lundi 29 décembre 2014

*11* A Bayon, officier d'approvisionnement de l'ambulance 1/10, de mars 1916 à juin 1916.





Après une permission de 12 jours,
je fis une rapide halte à Paris le 16 mars 1916, avant d'aller retrouver l'ambulance 1/10.










Comme je l'écrivis à mon épouse sur cette carte, je pensais retrouver l'ambulance 1/10 à Frévent, mais celle-ci s'était déplacée à Port-le-Grand, dans la Somme.







Je passais deux nuits à Port-le-Grand, dans une chambre chez Monsieur Duclos. L'ambulance ayant reçu l'ordre de se rendre le 18 mars à la gare d’Abbeville pour embarquer en chemin de fer, nous avons quitté Port-le-Grand le 18 mars vers 4h du matin.
 Sur cette photo, en tant qu'officier d'administration de l'ambulance 1/10, je donne des ordres pour l'embarquement :







Arrivés vers 17h30 à la gare régulatrice de Noisy-le-Sec, nous avons reçu des instructions pour poursuivre notre route par Epernay, Bar-le-Duc, Toul, Nancy, avant de débarquer à Bayon, en Meurthe-et-Moselle, le 19 mars à 16 heures où je dus organiser le cantonnement.





J'occupais une chambre dans la villa du Bosquet Estienne chez Madame Lambert, en son absence, au bout de la Moselle. La villa était confortable et il y avait un grand parc.







C'est aussi là que nous avions installé la popote.
Sur cette photo, on voit Monsieur Philippe et Monsieur Bourhis, de la classe 1902, cuisiniers de la popote des officiers, nous préparant une ragougnasse.









La section d'hôpital 1/152 qui avait fait le voyage avec nous, avait reçu l'ordre, dès le débarquement, de se rattacher à notre ambulance. Leurs hommes étaient cantonnés à l'hôtel de Lorraine et à l'hôtel du cheval blanc.

Nous restions aux Étapes du DAL désignant le Détachement de l'Armée de Lorraine, ravitaillés par la sixième division de cavalerie.
L’État-major des Étapes se trouvait à Saint Nicolas-de-Port.
Le Détachement de l'armée de Lorraine était depuis le 11 mars 1915 le nom de la VIIIème Armée et il était sous le commandement du Général Deprez. Ce Détachement était composé de plusieurs unités dont les régiments d'infanterie cantonnés à Toul, ceux de hussards cantonnés à Nancy, les bataillons de chasseurs à pied cantonnés à Saint Nicolas-de-Port et à Baccarat ainsi que des régiments de Marsouins et d'infanterie coloniale.
Chaque corps d'armée possédait une DES c'est à dire une Direction des Étapes et Services, chargée de la logistique, de l'organisation, du cantonnement et du ravitaillement des Services de Santé. Celle du DAL, à laquelle l'ambulance 1/10 appartenait, était sous les ordres du médecin Marotte.
De février à juin 1916, les Services de Santé, à la suite des attaques meurtrières allemandes, avaient dû s'adapter à des situations particulièrement dramatiques et évolutives. Il avait fallu modifier souvent les plans d'hospitalisation et d'évacuation pour assurer au mieux le ramassage, le triage, le transport et les soins spécialisés aux blessés. La zone des Étapes était la zone où s’échelonnaient tous ces mouvements.
Le 9 mars, les instructions du DAL concernant les évacuations et hospitalisations furent les suivantes :
  • les hôpitaux de 1ère ligne de St Nicolas-de-Port, Baccarat et Lunéville devaient accueillir les blessés intransportables ou nécessitant des interventions rapides.
  • les hôpitaux de 2ème ligne de Bayon, Charmes, Rambervillers et Neuves-Maisons devaient conserver  les 2/3 du nombre total de leurs lits disponibles et n'hospitaliser que des malades susceptibles d'être guéris en moins de 15 jours.
Dans chaque ville ou village, la recherche d'emplacement pour organiser la place mobilisait la DES.
A Bayon, aucune construction n'était disponible et seuls les terrains prés de la gare se prêtaient bien à l'édification des baraques. Il fallait discuter les conditions avec les propriétaires. La DES réfléchissait à la création d'un HOE c'est à dire un Hôpital d'Origine des Étapes, mais la décision n’était pas encore prise.
La bataille de Verdun avait généré la création de Groupements avancés d'ambulances situés tout près de la ligne de front et destinés à alléger la tâche des hôpitaux d'évacuation. Les HOE de 1ère ligne étaient à une dizaine de kilomètres de  ces Groupements, les HOE de 2ème ligne se trouvaient à une centaine de kilomètres, comme Bayon par rapport à Verdun.
Toute cette organisation préparée en amont  permettait aux services de santé d'évacuer des milliers de blessés.

Entre le 6 et le 15 mars, le secteur de Verdun avait été transformé en désert, pilonné de façon incessante par les obus, et ce qu'on appelait le saillant de Verdun devint une innommable boucherie pour les soldats.

Le 20 mars, en début de matinée, en prévision du passage du train présidentiel, la ligne de chemin de fer fut bombardée à Dombasle par des obus 380 qui tombèrent sur l'usine Solvay. Celle-ci  produisait quotidiennement des tonnes de soude caustique grâce au travail d'hommes non mobilisés.




Jusqu'à la fin mars, notre ambulance devait participer au montage et à l'aménagement de 3 baraques Adrian pour l'hôpital d'évacuation de Bayon, avec l'aide de la section d'hôpital 1/152.




Durant cette période, lors de mes déplacements pour le ravitaillement de l'ambulance, je découvrais des villes ignorées jusque là : Epinal, assez jolie, Nancy, charmante ville où je pus admirer la place Stanislas, la place Carrière et le palais du gouvernement, sans oublier les pépinières et la brasserie de Charmes qui a brassé de nombreuses bières dont la Kanterbrau.



Le 4 avril, nous avons eu, à l'Hôpital Complémentaire de Bayon, la visite du médecin militaire mosellan Louis Marie Adrien Boppe, venu inspecter les locaux. Il assurait ses fonctions de médecin chef supérieur du service de santé du DAL depuis le 1er avril. Il trouva l'organisation de l'hôpital satisfaisante mais il proposa de diminuer la contenance de quelques salles qu'il jugeait trop encombrées.




Le 12 avril, je découvris avec une infinie tristesse la ville de Gerbéviller. 
Les 4/5ème de cette bourgade d'environ 1800 habitants n'étaient plus qu'un amas de décombres.
Sur cette photographie, on aperçoit l'église à travers une maison en ruine.






 Sur celle-ci, on peut voir le moulin de Gerbéviller détruit pas les Boches, lors de la bataille de la trouée de Charmes, du 24 au 25 août 1914.
Après la bataille de Morhange, le Kronprinz Rupprecht de Bavière commandant la VIème armée allemande, avait reçu l'ordre d'Helmut Johannes Ludwig von Moltke d'encercler les armées françaises. Pour cela, son premier objectif avait été de s'engouffrer dans cette trouée de Charmes, espace sans fortification entre les camps retranchés de Toul et d'Epinal.





Le champ de bataille était en avant du village.
Il y avait des tombes innombrables et séparées, occupées en grande partie par des soldats du 16ème Corps d'Armée.
Sur les croix de bois portant le nom de chaque soldat enseveli, on voyait une cocarde tricolore. 




Je m'étais arrêté ensuite à Rozelieures, là où l'invasion allemande qui avait fait toutes ses victimes fut arrêtée le 25 août 1914, par la victoire de la IIème armée du général de Castelnau.

A mon retour, j'eus droit à une manifestation de mécontentement des camarades, me reprochant mon retard à la popote : "Vos minutes sont aussi précieuses que les nôtres, l'exactitude est la première qualité de l'ouvrier consciencieux, ce sont toujours les mêmes qui arrivent en retard !". Il est vrai que la ponctualité n'avait jamais fait partie de mes priorités, et je ne leur en tenais pas rigueur. Ce que j'avais vu à Gerbéviller m'avait profondément marqué et mes pensées m'éloignaient de leurs sarcasmes.

Mon frère René, incorporé à la deuxième compagnie de mitrailleuses du sixième régiment d'infanterie coloniale qui combattait dans l'Oise, dans les tranchées du bois des loges, avait été évacué malade le 1er mars 1916 et était passé au dépôt de son régiment avant d'être soigné à l'ambulance 2/5 jusqu'au 5 avril.  De  retour au combat dans les tranchées du bois des loges, à nouveau malade, il était passé au dépôt de cette compagnie le 12 avril avant d'être soigné dans la salle F de l'Hôpital Complémentaire 26 situé dans le collège municipal de Compiègne, rue d'Ulm. Cet hôpital fonctionnait depuis le 10 mars 1916 et avait une capacité d'accueil de 200 lits. Remis sur pied, il put rejoindre le 7 mai 1916 sa compagnie dans le secteur de Canny-sur-Matz et Lassigny, dans l'Oise. Les tranchées adverses étaient assez éloignées. Les soldats vivaient au rythme des bombardements intermittents et tentaient de maintenir l'ennemi en haleine. Son régiment était commandé par le Colonel Chevalier.

Mon ami Antoine Sin, sergent incorporé au 3ème régiment d'infanterie, avait été, lui aussi, hospitalisé. Il participait, le 26 avril 1916, à la défense de Nieuport, en Belgique, avec la septième compagnie, lorsque les Allemands bombardèrent le fortin de la Briqueterie avec des obus et des torpilles. Ayant reçu un éclat de torpille à la partie gauche de la tête, il fut pris en charge dès le lendemain par l'ambulance 7/15, puis le 30 avril, par l'hôpital d'évacuation numéro 10, avant d'aller à l'hôpital temporaire de Bourbourg, le 5 mai. Une fois rétabli, il avait pu rejoindre sa compagnie, le 9 mai.

Le 1er mai 1916, un rassemblement à l'initiative des Spartakistes eut lieu à Berlin. A cette occasion, Karl Liebknecht prononça un discours contre la guerre et le gouvernement allemand. Accusé de haute trahison, il fut arrêté et condamné à quatre ans d'emprisonnement.

Dès le 1er mai, le 33ème Corps d'armée se trouvait dans la région de Bayon, pour bénéficier d'une période d'instruction au camp de Saffais, après avoir quitté le front. Ce corps d'armée venait de participer aux violents combats de la bataille de Verdun, dans la région de Douaumont. Il séjourna durant deux semaines dans cette région pour exécuter des exercices et des manœuvres dans ce camp où avaient été créées des lignes de tranchées avec des boyaux de communication. Le 31ème Corps d'armée engagé dans la première bataille de la Woevre, s'était aussi retiré du front et installé dans la région de Bayon pour suivre cette même période d'instruction du 25 mai au 3 juin. Les troupes étaient ainsi mises en situation afin de préparer au mieux les combats à venir.



En ce début du mois de mai, une appréciation m'avait été donnée par Monsieur Froment, le médecin chef de l'ambulance.






Le 8 mai 1916, notre officier d'administration Fernand Robert nous quittait pour aller assurer ses fonctions à l'ambulance 5/62 à Vittel.
Le lendemain, Louis Servanty, officier d'administration de troisième classe vint le remplacer et prit la gestion de notre ambulance. Une semaine plus tard, je me déplaçais à Vittel et y rencontrais Fernand Robert avant de poster ces deux cartes à mon épouse et à ma fille.


En réponse, j'avais reçu quelques jours plus tard, une jolie carte de mes enfants me souhaitant mes 31 ans.Vovo avait apporté une grande application à sa rédaction et j'étais ému de voir ses progrès en écriture. Elle avait à peine 6 ans.


Le 9 mai, le médecin chef Ernest Froment partit pour Reillon, village situé sur le front, assurer ses fonctions au 167ème régiment d'infanterie. Afin de le remplacer, le médecin aide major de première classe Maurice Rigal, affecté à l'ambulance 1/10 depuis le 30 novembre 1915, devint notre médecin chef.
Puis, le 20 mai, le médecin aide major de deuxième classe Camille Massina, revint à l'ambulance 1/10 après un congé de convalescence d'un mois. Il avait été mobilisé dès le 3 août 1914 à l'ambulance 12/16, puis affecté à l'ambulance 1/10 à la date du  23 décembre 1915. Une belle amitié était en train de naître entre nous.
Enfin, le 28 mai, le médecin aide major de deuxième classe Pierre Libert partit pour le 50ème bataillon de chasseurs à pied du 39ème Corps d'armée qui se trouvait alors dans le secteur de Létricourt. Il fut remplacé par le médecin aide major de deuxième classe Raymond Midon.

Dès le 15 mai 1916, une offensive austro-hongroise sur le front italien baptisée "expédition punitive" et commandée par le général Franz Conrad Von Hötzendorf  avait tenté de couper la route à l'armée de l'Isonzo dans le but de prendre Venise. Appelé à la rescousse par le général italien Luigi Cadorna, le général russe Alexei Broussilov avait lancé le 4 juin une grande offensive contre les armées austro-hongroises, en Pologne et en Autriche-Hongrie, attirant ainsi de nombreux soldats austro-hongrois qui combattaient sur le front italien.

Le 31 mai et le 1er juin 1916, une confrontation entre la Royal Navy britannique et  la marine impériale allemande eut lieu au milieu de la mer du Nord, à 200 kilomètres au Nord-Ouest de la péninsule danoise du Jutland. Quatorze bâtiments britanniques et onze bâtiments allemands furent coulés et on déplora des milliers de victimes, plus nombreuses du côté britannique que du côté allemand. Cependant, la marine allemande n' obtint pas, lors de cette bataille du Jutland, le contrôle des mers, comme elle l'espérait.

Du 2 au 7 juin, la garnison du fort de Vaux commandé par le Commandant Raynal depuis le 24 mai, résista héroïquement aux attaques de la 50ème division allemande. Le fort ayant été encerclé le 2 juin, 500 hommes s'y retrouvèrent avec peu de vivres et d'eau à leur disposition. Après six jours de combats acharnés à la grenade, au lance-flamme, à la baïonnette ou à la pelle de tranchée, 250 survivants assoiffés et éreintés durent déposer les armes, le 7 juin au matin. Le lendemain, une tentative de reprise de ce fort par les hommes du 2ème Zouaves et du régiment d'infanterie colonial du Maroc, sous les ordres du Général Nivelle, échoua à son tour.

Mon beau-frère Fernand Séguier était passé au 52ème régiment d'artillerie et avait été ainsi muté au front, le 29 mai, dans ce secteur de Verdun. De la classe 1901, durant son service militaire, en mars 1904, il était devenu 1er canonnier conducteur. A partir du 31 mai, son régiment était au repos ou recevait l'ordre d'aller faire quelques positions de crête près du fort de Belleville et du fort Saint Michel situés à la périphérie de Verdun. L'action était purement défensive et il resta affecté à la 23ème section de munitions de ce régiment, dans ce secteur de Verdun, jusqu'au 20 juin.

Jusqu'au 8 juin, l'ambulance 1/10 a participé au montage des baraquements de la formation sanitaire en construction prés de la gare de Bayon, sous la direction du médecin Buy, médecin chef de l'ambulance 12/12 et des ambulances cantonnées à Bayon. Le travail se poursuivait au fur et à mesure de l'arrivée des matériaux. Les maçons de la formation construisaient les fondations en briques et cimentaient la cuisine. Les menuisiers dirigeaient la pose des planchers et le le doublage des baraques Adrian en papier ondulé. Les matériaux arrivés par wagons étaient récupérés à la gare et transportés sur le chantier de construction. On récupérait dans les usines voisines du mâchefer pour assainir le sous-sol des baraquements.
Par ailleurs, il avait été procédé au nettoyage et à l'assainissement du cantonnement de l'ambulance 1/10 situé dans la tuilerie Mongel, à Bayon, sur la route de Virecourt. Il fallait transporter dans les champs proches, des tas de fumiers accumulés là par les troupes qui y avaient précédemment cantonnés. Près des carrières à tuiles, des mares avaient été pétrolées pour lutter contre la pullulation de moustiques. L'eau du puits de la tuilerie avait été analysée au laboratoire de l'Armée, afin de vérifier qu'elle était bien potable. Un four crématoire construit avec des briques de rebut et de la terre glaise, de la tôle pour sa grille et son couvercle, avait permis d'incinérer les détritus ramassés dans le quartier.

Le 8 juin, vers 19h, nous avons reçu un ordre de départ. Le télégramme nous apprenait que nous partirions le lendemain avec la section hospitalière 1/152 pour Magnières et que l'ambulance 1/10 serait affectée à la 42ème division d'infanterie. Il nous fallait cependant attendre le retour de 14 chevaux qui avaient été détachés avec 7 conducteurs, depuis le 5 juin, à Charmes, au CVAD 1/268. Le CVAD désignait un convoi administratif. Le Quartier Général de la 42ème division venait de s'installer à Saint-Clément et les formations sanitaires de cette division se trouvaient à Magnières, en Meurthe-et-Moselle. La 42ème division appartenait jusqu'au 6 juin à la Ière Armée et avait participé à la bataille de Verdun. Le 7 juin, elle avait été rattachée au DAL.

Je me préparais donc à passer l'été 1916 en Lorraine pour continuer à assurer ma mission d'officier d'approvisionnement de l'ambulance 1/10.

mardi 9 septembre 2014

*10* A Frévent, officier d'approvisionnement de l'ambulance 1/10, du 15 octobre 1915 au 7 mars 1916.

me voici,  à Frévent en 1915.




Après une nuit passée dans le train, j'arrivais en gare de Frévent, le 15 octobre 1915 à 7h du matin.







extrait de la carte de Lille à l'échelle 1/200 000 publiée par le service géographique de l'armée, révisée en 1898.

 Sur cette carte que je m'étais procurée à mon arrivée, on peut repérer Frévent au Sud de Saint Pol, en bas à gauche, à l'intersection de quatre routes. Cette cité très industrielle d'environ 5000 habitants, située dans le Pas-de-Calais, sur la Canche, à 12 km de Saint Pol, possédait des filatures de lin et de laine.
 Louis Luglien-Leroy administrait les filatures de Cercamp-lez-Frevent et de Boubers.


L'ambulance d'armée1/10 était au repos.
Rattachée au 10ème Corps d'Armée en garnison à Rennes et à la Vème armée, elle avait commencé à fonctionner dés le 4 août 1914. Après une période en Belgique, à Biesme et au château de Sart-Eustache, lors de la bataille de Charleroi, puis dans l'Aisne lors de la bataille de Guise, elle avait participé à la bataille de la Marne. Ensuite, elle avait regagné le Pas-de-Calais et avait occupé, à partir du 17 octobre 1914, les bâtiments du grand séminaire du Saint Sacrement à Arras.
C'était un poste de triage qui conservait les blessés graves et dirigeait les autre blessés vers l'arrière.
Lors des bombardements d'Arras par l'ennemi, le 22 octobre 1914, l'ambulance s'était repliée sur le cantonnement d'Agnez-les-Duisans, où elle avait assuré le traitement de quelques éclopés.

Dès le 29 octobre, un détachement mobile de l'ambulance 1/10 assura le secours des blessés civils et militaires, victimes des bombardements, à l'Hôpital du Saint Sacrement d'Arras. Le 22 mars 1915, une pluie de 800 obus s'abattait sur Arras. Puis, le 23 juin 1915, l'ambulance était bombardée. Le personnel transporta les blessés dans les caves. Un projectile tomba sur la cuisine au sous-sol. Deux sœurs augustines, une femme de ménage et deux employés civils y trouvèrent la mort. Le pharmacien Féret, le médecin Delage et deux infirmiers furent blessés.La chapelle et la partie gauche du cloître du grand séminaire furent détruites. Dans la soirée, l'ordre fut donné d'évacuer les blessés et une partie du personnel, sur l'HOE d'Aubigny. Le 25 juin, l'ambulance recevait l'ordre de se rendre à Frévent et de se mettre à la disposition du médecin inspecteur chef supérieur du service de santé de l'Armée.

 Peu de temps après ce bombardement, l'ambulance 1/10 fut citée à l'ordre de l'armée :
"sous les ordres du Médecin major Reverchon (5 novembre au 10 juin), sous ceux du Médecin major de 2ème classe Froment, ensuite, a assuré à elle seule le service de chirurgie de première ligne pour les victimes civiles et militaires des bombardements d'Arras et des luttes engagées à ses portes, assurant aux blessés les soins les plus complets et les plus compétents, et inspirant aux combattants un sentiment de sécurité et de confiance absolues. N'a abandonné sa tâche qu'après le bombardement de ses locaux et la destruction de ses installations essentielles par des projectiles de gros calibre."


Après cette attaque, l'ambulance 1/10 était devenue une ambulance de réserve de l'armée.
Du 10 au 25 septembre 1915, une section de l'ambulance avait fonctionné à l'école des filles de Frévent, faisant office de poste de triage des éclopés.

A mon arrivée, j'ai eu un accueil fort sympathique de la part de l'ensemble du personnel de l'ambulance.
Je venais remplacer le gestionnaire Bellanger. Il y avait un autre gestionnaire, Monsieur Robert.
Suite à la mutation du médecin major Reverchon, le médecin chef était Ernest Froment, depuis le 12 juin 1915. Il était assisté de plusieurs médecins dont le docteur Maurin et du pharmacien auxiliaire Caubon originaire du Lot et Garonne. Le maréchal des logis s'appelait Steunou et le brigadier Benistant. Il y avait aussi Cornaton et Pons. La formation comptait 38 infirmiers dont 15 détachés à l'HOE 31. L'ambulance disposait de 23 chevaux. Le médecin radiologue Claude Garnier de Falletans était détaché à l'ambulance 4/62. Cet aide major de deuxième classe, originaire d'Auxerre, avait été cité à l'ordre de la Xème armée pour son attitude courageuse et dévouée lors du bombardement de l'ambulance 1/10, en juin 1915, à Arras.


Sur cette carte postale, on peut se faire une idée de l'importance de l'effectif d'une ambulance en 1915.


Joseph Vergues






Mon ami Joseph Vergues avait été officier d'administration dans l'ambulance 1/37 du 3 août 1914 au 1er décembre 1915.





 Dès le 21 octobre, la gare de Frévent avait été mise à la disposition du 3ème corps d'armée qui devait se retirer du front. Il y avait un passage ininterrompu de troupes allant embarquer, pour se rendre par voie ferrée, de notre secteur jusqu'à Moreuil dans la Somme.

Ma fonction m'amenait à aller dans de nombreuses villes de la région. Je devais me rendre pour le ravitaillement à Fortel. J'allais prendre du charbon pour le détachement à Bruay.
Je me déplaçais jusqu'à Abbeville, Saint- Pol ou  Auxi- le- Château. J'avais été rendre visite à Monsieur Bailleau, à l'ambulance 14/3, à Le Souich. J'avais tenté de rencontrer à Hesdin mon ami Jean Vidal qui s'y trouvait depuis le 13 octobre 1915, mais il était absent le jour de ma visite. 
Il m'arrivait de parcourir ses distances en bicyclette ou même à cheval.


Le 22 octobre, je conduisis six chevaux au dépôt des chevaux malades à Ligny-sur-Canche, pour les remplacer. Ce jour-là, je rencontrai le docteur Raspide stationné dans le hameau de Beauvoir près de Bonnières et je dînai avec le Capitaine de Beaumesnil.

Me voici sur Banane, à Frévent, en 1915.






Le 14 novembre 1915, je pris livraison d'une jument nommée Banane, qui restera
 à l'ambulance 1/10 pendant trois ans.














J'ai gardé précieusement la couverture de Banane.
Cette couverture a été tissée en 1910  sur un métier à quatre marches en double croisé. Ses dimensions sont de 1.90 m sur 1.55 m et elle pèse 2,8 kg.
Fabriquée avec de la laine teinte à l'indigo dur, elle est bleu foncé, couleur utilisée pour les couvertures de cavalerie de réserve ou de ligne.
Dans le sens de la largeur, elle est traversée par quatre liteaux et une grande bande bleu de ciel.
La grande bande a été brodée avant foulonnage, avec de la laine jonquille teinte en fil à la gaude naturelle.

On y voit apparaître : la date de fabrication, les initiales du fabricant, le mot "guerre" et le numéro d'ordre de l'effet. Les chiffres et lettres majuscules ont 8 cm de hauteur et les lettres minuscules en ont 5 cm.
Sur le côté gauche, à 5 cm du bord et à 1 cm en dedans du liteau, se trouve un timbre d'admission qui a été apposé sur l'effet après l'avoir testé pour vérifier qu'il n'y avait pas d'imperfections.


De nombreux régiments de cavalerie composant le premier corps d'armée se trouvaient entre Hesdin et Frévent.
Le 23 octobre, j'ai vu des tracteurs à chenille transportant des canons anglais de 320mm venant de la route d'Hesdin, vers Flers, Hautecôte et Boucquemaison.

Depuis l'été 1915, l'état-major du général Ferdinand Foch se trouvait à Frévent, au château de Cercamp.
L'état-major du général Victor d'Urbal, commandant de la Xème armée, se trouvait à Saint Pol et celui de Joseph Joffre était à Chantilly.
 Le 26 octobre 1915, le président Raymond Poincaré se rendit au château de Cercamp, le départ de l'état-major du général Foch pour Amiens semblait alors probable.


petite carte du front éditée par Hatier, qui coûtait 0.15 francs










Le 27 octobre, je devais me rendre à Arras où je fus témoin d'un bombardement continu par des avions et des mitrailleuses.





















Monsieur Robert étant parti en permission du 28 octobre au 5 novembre,  je pris la gestion de l'ambulance. Je disposais d'une somme de 1323 francs. Mon investissement dans cette nouvelle mission donna entière satisfaction, comme cela a été noté sur mon dossier militaire par le médecin chef de l'ambulance 1/10, Ernest Froment.  Cette appréciation avait par ailleurs été visée par le médecin-chef du service de santé des étapes de la Xème armée :



Puis, à mon tour, je pus bénéficier de 10 jours de permission, du 18 au 28 novembre, et rejoindre avec plaisir ma famille à Albine. Je retrouvais ma femme et mes deux enfants en bonne santé.




extrait de mon carnet
 Comme je l'avais reporté sur mon carnet, c'est à cette période que j'avais souscrit le premier emprunt de la Défense Nationale, lancé le 25 novembre 1915 sous le nom d'Emprunt de la Victoire. La rente était de 5%.


Cet emprunt avait été émis pour financer la guerre qui durait plus longtemps que prévu. Il avait fait entrer 15 milliards de francs dans les caisses de l’État.



Le 30 novembre, la place de Frévent fut bombardée par des 380 mm et des canons obusiers de 270. Quatre pièces avaient été nécessaires pour leur transport.

Ce jour-là, en allant me procurer du charbon à Bruay-la -Bruissière, je rencontrais Maurel du 16ème escadron du train qui me donna des nouvelles de mes amis Barthe et Pouzenc. Puis, le 6 décembre, j'ai eu l'occasion de dîner avec Barthe rencontré au parc auto. Un peu plus tard, le 27 janvier 1916, j'ai rencontré à Saint Pol mon ami Abel Amalric et nous avons dîné ensemble avec Barthe le lendemain. Toutes ces retrouvailles avec des amis de ma région natale m'étaient bien agréables.
Leopold Barthe, du 16ème escadron de train,  de la classe 1903, était originaire de Saint- Amans -Soult, il était directeur d'une briqueterie.  
Etienne Fernand Pouzenc, entrepreneur de travaux publics, de la classe 1906, était originaire comme moi de Mazamet. A la mi-novembre, il était au Parc de réserve automobile de Versailles, affecté à la section de transport de matériel numéro 161, mais depuis le 2 décembre, il se trouvait à la section de triage du personnel.
Abel Amalric, négociant à Mazamet, de la classe 1902, avait été mobilisé le 9 août 1914 et affecté au régiment d'artillerie divisionnaire à Castres. Depuis le 11 septembre 1914, il était brancardier à l'ambulance 4/66 de la 37ème division.

Aucune permission ne m'était accordée pour les fêtes de fin d'année. Je devais me contenter, comme beaucoup de soldats, d'échanger du courrier et des cartes de vœux avec les miens.

Mon beau-frère, Fernand Seguier, parrain de mon fils Jean, avait profité de la nouvelle année pour envoyer à son filleul une carte faisant référence au parrainage des poilus.
En effet, le 11 janvier 1915, Marguerite De Lens avait créé la "famille du soldat", première association des marraines de guerre. Il s'agissait d'apporter un soutien moral aux soldats qui ne pouvaient plus avoir de nouvelles de leur famille, en leur envoyant des lettres et des colis. Les journaux ont rapidement relayé cette initiative qui  connut un vif succès. L’œuvre "Mon soldat" fut ensuite fondée par Madame Bernard , lançant aussi un appel pour que les soldats isolés trouvent un réconfort affectif.
Au cours de cette même année, le sort des soldats permissionnaires originaires des régions occupées, seuls et très démunis, attira l'attention des pouvoirs publics. On leur ouvrit alors, à Paris, les portes de la caserne de Reuilly. L’œuvre de fraternité militaire "Les parrains de Reuilly", créée par l'adjudant Angot, vit ainsi le jour et fut officiellement reconnue par le ministre de la guerre Gallieni, le 7 mars 1916. Cette fondation fonctionnait grâce aux dons de personnes . La princesse de Grèce, reçut ainsi chaque jour à sa table 25 permissionnaires à compter du 15 novembre1915. D'autres centres ouvrirent en province, à Lyon, Nice ou Menton.


Si le "parrainage" respectait un lien familial et chaleureux , le "marrainage" devint rapidement un flirt épistolaire et l'initiative de rencontres amoureuses. Des revues grivoises servirent de support pour des annonces sans équivoque. La marraine de guerre allait bientôt être synonyme de grande légèreté et petite vertu, et les cadres de l'Armée, allaient très vite soupçonner ces marraines de trahison et d'espionnage .


Fernand Seguier, Hélène Sénégas. 1912
Négociant dans le quartier des Bausses à Mazamet, Fernand s'était marié le 15 juillet1912 avec Hélène Sénégas, sœur de ma femme. Ils avaient deux filles, Alice née le 13 juillet 1913 et Madeleine née en 1915.
De la classe 1901, il avait été réserviste à partir du 30 août 1914 dans le 9ème régiment d'artillerie, à Castres. Depuis le 14 novembre 1915, il avait rejoint le 58ème régiment d'artillerie à Reims pour assurer sa défense dans les sous-secteurs de la route de Cernay et de la Butte de Tir. Il souhaitait vivement la paix pour pouvoir rejoindre sa famille.

Mon ami Joseph Arnaud participait, comme 300000 français, en tant que brancardier à la campagne de Serbie, dans l'armée d'Orient. Il avait quitté les Dardanelles pour le front de Serbie, en octobre 1915, au moment où la Bulgarie était entrée en guerre. Les Bulgares avaient coupé la ligne de retraite des Serbes vers le Sud et l'armée serbe avait dû se replier vers l'Ouest. Début décembre, les troupes alliées se replièrent sur Salonique, dans des conditions climatiques très difficiles, avec des chutes importantes de neige et des températures négatives. Des combats eurent lieu jusqu'à la frontière grecque. La Grèce n'avait toujours pas choisi son camp. L'armée serbe subit une cruelle retraite à travers les montagnes du Montenegro et de l'Albanie. Elle dut être évacuée et amenée par les navires alliés, via Corfou, à Salonique, où elle se reconstitua. Joseph retourna ainsi à Salonique en janvier 1916.


Je suis debout à gauche, René est assis à droite.
 L'année 1916 venait de commencer quand j'appris que mon frère René se trouvait à Noyelles-en-chaussée, dans la Somme, au nord d'Abeville. J'ai pu aller le voir le 5 et le 14 janvier dans son cantonnement au camp de Saint-Riquier, avant son départ, le 16 janvier pour Canly, dans l'Oise non loin de Compiègne.
René, blessé le  25 septembre  1915, fit la navette entre le dépôt et le front au 6ème colonial. A partir du 28 octobre, il séjourna au camp militaire de la Valbonne dans l'Ain, puis rejoignit la 8ème compagnie en campagne, le 8 janvier 1916, et passa à la 2ème compagnie de mitrailleuses le 11 février.


Photo de l'avion Farman  accidenté, prise par le maréchal des logis Paillard

Le 8 janvier, un avion Farman MF-11s'écrasa à Frévent. Henry et Maurice Farman, deux frères d'origine anglaise avaient donné leur nom dés 1910 à toute une famille d'aéroplanes. Le MF-11 était un biplan biface bipoutre doté d'un cockpit à ciel ouvert. Il fut utilisé de septembre 1914 à la fin de 1916 pour bombarder les positions allemandes, de jour et de nuit. 



Le 19 janvier, une visite des armées par le général Joffre avait eu lieu. L'état-major du 21ème corps d'armée stationnait à Frévent depuis le 5 janvier, il devait y rester jusqu'à la fin du mois. Après avoir participé à la troisième bataille de l'Artois, ce corps d'armée venait de se retirer du front. Cette formation avait donné le 20 janvier une soirée artistique des plus réussies aux membres de la place de Frévent, avec agape fraternelle. Puis, le 29 janvier, une soirée avait été organisée à Bonnières par le Train Militaire, avec la revue du Chat Noir.

Le 28 janvier 1916 fut un jour d'attaque dans le secteur d'Arras, avec un bombardement intensif  de la caserne Schramm. Il y eut un cheval tué et un obus de 105 mm non éclaté atterrit sur le boulevard.

Le 8 février, je rencontrais sur le boulevard, à Abeville, le lieutenant Monod du 42ème bataillon de chasseurs à pied, décoré de la croix de guerre. Il m'apprit qu'une nouvelle formation se mettait en place, l'armée de Noailles. Son état-major irait s'installer à la mi-mars à Mouchy-le Châtel, près de Noailles. La Xème armée garderait seulement les 17ème et 33ème corps de cavalerie. Jusqu'à ce jour, elle était composée des 3ème, 9ème, 12ème, 17ème, 21ème, 33ème et 83ème corps de cavalerie. En effet, c'est au cours de l'hiver 1915 - 1916 que les états- majors préparèrent leurs plans de campagne. Foch restait fidèle à sa stratégie : "l'artillerie conquiert le terrain, l'infanterie l'occupe." Il planifiait ainsi l'offensive de la Somme à venir, à laquelle la Xème armée allait participer. Cependant, les Allemands allaient lancer leur attaque sur Verdun, prenant notre état -major de court.
 

Le 23 février, le médecin chef Froment et le docteur Caubon partirent à leur tour en permission.
Pour mon frère René, la journée du 25 février était moins réjouissante, il prenait les tranchées vers Noyon, au Sud-Est de Roye.

 Il neigeait depuis deux jours et nous avions des difficultés monumentales pour nous déplacer. J'assistais à un passage extraordinaire de troupes de toutes sortes, quittant la Xème armée, pour aller probablement vers Verdun, en raison de l'attaque des Allemands du 21 février. Nos troupes étaient remplacées en Artois par les Anglais, l'armée britannique s'étant fortement renforcée pendant l'hiver, avec l'arrivée d'une dizaine de nouvelles divisions sur le front Ouest. L'attaque du lundi 21 février avait débuté dès 7h du matin par l'explosion d'un obus dans la cour du palais épiscopal de Verdun. Deux millions d'obus tombèrent en deux jours sur les positions françaises. Cette formidable attaque fut d'une violence extrême. Le 23 février au soir, la décision d'évacuer la population de Verdun fut prise et chacun dut prendre la route dans les plus brefs délais. Le général  Erich Von Falkenhayn avait été chargé de concevoir cette grande offensive qui devait saigner à blanc l'armée française. Le 25 février, les Allemands s'emparèrent du fort de Douaumont. Ce fort qui pouvait loger 800 hommes, servait de lieu de passage et de repos à l'Infanterie allant en ligne. 57 soldats qui occupaient le fort furent faits prisonniers. Puis, 19 officiers, 79 sous-officiers et des hommes de cinq compagnies l'occupèrent. Par cette prise, les Allemands ne se retrouvèrent qu'à 5 km de Verdun et le fort devint le pivot de la défense allemande sur la rive droite de la Meuse. Ce jour-là,  le général Philippe Pétain fut averti par son ordonnance, dans un hôtel où il se trouvait avec sa maîtresse, qu'il devait se rendre à Verdun avec la IIème armée qui était sous ses ordres. Il était désigné commandant en chef du secteur de Verdun.


 René fut évacué bien vite des tranchées : le 1er mars, il fut admis à l'ambulance 2/5, étant malade.






Le 3 mars, j'obtenais ma première permission de l'année 1916. Je n'étais pas retourné dans le Tarn depuis la fin du mois de novembre. J'ai pu ainsi être présent pour l'anniversaire de ma petite Vovo, le 4 mars, jour de ses six ans.









Jeannot était très fier de me montrer son nouveau costume de soldat et n'hésitait pas à faire devant nous le salut militaire.









Le 5 mars, le médecin-chef reçut des instructions provenant du service de santé de la Xème armée pour la libération de sa formation et le renvoi du matériel en excédent sur Creil pour inventaire.
Le 6 mars, les Allemands attaquèrent le Mort-Homme, sur la rive gauche de la Meuse.
Le 7 mars, ils lancèrent une offensive sur la rive droite à partir de Douaumont.
L'ambulance 1/10 partait ce jour-là pour Port-le Grand, à 8 km d'Abbeville. Elle se déplaçait avec les ambulances 12/12, 4/62 et 13/12, sous le commandement du médecin chef de l'ambulance 12/12, pour arriver à Port-le Grand dans la soirée du 8 mars.

Même si cette permission allait m'apporter un moment de répit, je me doutais qu'à mon retour, la période de repos à Frévent de l'ambulance 1/10 serait terminée et que nous irions vers une situation beaucoup plus agitée.