lundi 31 mars 2014

*8* Gestionnaire de l'Hôpital Complémentaire 22 de Rodez, de décembre 1914 à octobre 1915.

Parti de Dunkerque le 4 décembre, je m'arrêtai dormir à Paris et repris un train le lendemain pour me rendre dans l'Aveyron, à Rodez, lieu de ma nouvelle affectation. Ne pouvant  prendre le temps, durant ce long voyage, de m'arrêter un peu à Albine, pour revoir ma famille, j'avais envoyé un télégramme à ma femme Louise, à l'usine d'Albine : 

"Passerai dimanche 6 voie ferrée Bédarieux - Castres. Sois avec enfants au train.  Préviens parents passage."

J'avais hâte de les voir après ces deux longs mois loin d'eux, mais je n'ai pu les embrasser qu'à la gare de Castres, au passage du train.  J'ai remis à Louise du linge à laver, avant son départ chez ses parents et sa sœur Noëlie, avec Jean et Yvonne, à l'usine de la Jonquière, au Pont-de-l'Arn. 

carte envoyée à ma femme, le jour de mon arrivée.
A mon arrivée, je surpris le colonel médecin chef du service de santé de la Place. Il n'avait pas connaissance de la mission qui m'amenait.



Le 7 décembre, j'entrais en fonction à l'Hôpital complémentaire 22 aménagé dans les locaux du grand séminaire de Rodez situé 23 boulevard Denys Puech. Je devais y assumer les fonctions de gestionnaire, en tant que sous-lieutenant d'administration du service de santé. Cet hôpital fonctionnait depuis le 19 août et avait une capacité d'accueil de 250 lits.




A mon arrivée, j'eus l'agréable mais inattendue surprise de trouver Monsieur Joseph, secrétaire du gestionnaire que je venais remplacer. Nous nous connaissions bien et il m'a invité à dîner le soir chez lui.

Le médecin chef, Monsieur Germain Puech, chevalier de la légion d'honneur depuis 1909, avait 3 galons. Il était conseiller général et maire de Bozouls, où il avait une villa. Son frère était le sculpteur Denys Puech, qui avait fondé en 1903 le musée des Beaux-Arts de  Rodez.

Le lendemain, 8 décembre, nous apprenions que le gouvernement quittait Bordeaux où il était depuis 3 mois,  pour regagner Paris.

Le grand séminaire avait été construit au XIXème siècle par Etienne-Joseph Boissonnade à l'emplacement du couvent des Annonciades. Il était devenu propriété de l’État en 1906, après la loi de séparation de l’Église et de l’État. La municipalité avait décidé alors d'y aménager le nouveau lycée de garçons, mais les travaux d'aménagement du lycée furent interrompus en 1914, les locaux étant réquisitionnés pour accueillir des familles de réfugiés ainsi que des blessés.

Me voici photographié, avec le personnel de l'hôpital :

Je suis le deuxième au premier rang, en partant de la gauche. Photo prise en décembre 1915.


Je suis au premier rang avec un livre ouvert.

 Voici une autre photographie retrouvée dans mes archives qui a peut-être été prise à Rodez ... Je ne pense pas être sur cette photo. Si un lecteur y reconnaît son ancêtre, merci de me le faire savoir :






 J'étais responsable de la comptabilité de l'hôpital. Nous consommions des médicaments, des pansements, des aliments, du chauffage, de l'éclairage, du blanchissage, des produits d'entretien et des fournitures de bureau.


Il me fallait aussi gérer la paie des soldats, des sous-officiers et des officiers. Le prix de la journée avait été revalorisé entre le troisième et le quatrième trimestre 1915.






Je tenais beaucoup de registres :  Je devais inscrire la situation journalière, la situation mensuelle et les comptes trimestriels en journées,  les classes de malades par corps.
Il y avait aussi le registre des entrées, celui des décès, le registre d'inventaire, le carnet de distribution des combustibles, le relevé général mensuel des denrées alimentaires, le registre des achats sur place, le registre journalier des recettes et des dépenses par chapitre, un registre pour réquisitions, un registre de situation journalière des malades et infirmiers nourris aux vivres d'hôpital.
Je remplissais les feuilles d'évacuation qui accompagnaient les sortants. Ceux-ci devaient avoir 2 billets d’hôpital et une feuille d'observation.
Je m'occupais du paiement des impôts de l'hôpital : pour les contributions directes, il fallait se mettre en relation avec le chef de direction, Monsieur Castérot, au 6 place d'Estaing, et pour les contributions indirectes, je m'adressais au chef de poste, Monsieur Farjon,  rue de l'amphithéâtre.
Les blessés amputés avaient besoin de prothèses que je commandais chez l'orthopédiste Bec, rue du Tonat.


Dans cet hôpital, j'avais à ma disposition un large éventail de livres d'auteurs à succès de la fin du XIXème ou du début du XXème siècle :


Parmi ces auteurs, se trouve Binet-Valmer qui a rédigé le texte de l'épitaphe inscrite sur le monument de la clairière de l'armistice dans la forêt de Compiègne :
"ICI LE 11 NOVEMBRE 1918 SUCCOMBA LE CRIMINEL ORGUEIL DE L'EMPIRE ALLEMAND VAINCU PAR LES PEUPLES LIBRES QU'IL PRÉTENDAIT ASSERVIR."







Binet-Valmer avait publié La Passion en 1914.


On trouve aussi, sur cette liste, Guy de Cassagnac, l'auteur de Quand la nuit fut venue. Ce journaliste, député du Gers, sous-lieutenant du 344ème Régiment d'Infanterie, avait été tué à l'ennemi le 20 août 1914, à la bataille de Mohrange.

En 1916, Olivier Diraison-Seylor, l'auteur de L'odeur des îles, sera déclaré à son tour mort pour la France, au bois de Navet, à Verdun.

 Marc Gouvieux avait publié à la veille de la guerre Haut les ailes, le carnet de route d'un officier aviateur.
Ce livre mettait en scène les exploits d'un aviateur qui arrivait à repérer, du haut de son avion, le siège de l'état-major allemand, puis à l'anéantir. Guillaume II n'en réchappait pas et la nouvelle de sa mort démobilisait les troupes allemandes qui battaient en retraite.
 L'utilisation des avions dans cette première guerre mondiale était donc une idée d'avant-guerre.




Marcel Dupont, l'auteur de En Campagne, racontait dans son édition de 1915, les impressions d'un officier de légère.






Le père Milon avait été publié en 1883 dans le journal littéraire et politique Le Gaulois par Guy de Maupassant. Puis, en 1899, six ans après la mort de l' auteur, un recueil de plusieurs nouvelles de Maupassant intitulé aussi Le père Milon était sorti en librairie.
Cette nouvelle racontait comment le père Milon avait tué 16 uhlans durant la guerre de 1870, quand l'état-major prussien s'était établi dans sa ferme. Ce criminel agissait ainsi pour venger son fils, soldat mort au début de cette guerre, mais aussi pour venger son père mort dans un précédent conflit,  et pour se venger des soldats qui lui prenaient ses récoltes. A la découverte de ses meurtres, les Prussiens le fusillaient immédiatement.


D'autre part, avec l'immobilisation du front, à l'automne 1914 , apparurent les premiers journaux des tranchées. Ils étaient rédigés par des combattants d'un secteur pour leurs frères d'armes. Ces journaux, que nous lisions tous, nous faisaient oublier le quotidien, et donnaient un peu de gaieté aux soldats dans les tranchées.



Beaucoup de ces titres ne dépassèrent pas quelques numéros. Certains étaient imprimés, d'autres multigraphiés selon des procédés de fortune. Tous évoquaient les mêmes sujets, nos états d'âme, les femmes, le rêve du retour, les poux... sous forme de sonnets, de fables, de feuilletons et de calembours.




Certains étaient grivois, et je notais, afin de m'en souvenir, des extraits fort lestes parus dans un de ces journaux, tels Les Amours de l'Ange Lure, ou Les Lettres à la Comtesse Tation écrits par le Marquis de Bièvre en 1772...






Le récent scandale de la liaison entre Marie Curie et Paul Langevin alimentait aussi certains articles de ces journaux, pour le plus grand plaisir des lecteurs. En effet, en novembre 1911, l'épouse de Paul Langevin, découvrant son infortune, se servit de ses connaissances dans le milieu des journalistes pour salir les deux amants,  par  journaux interposés, juste au moment où Marie Curie fut pressentie pour le Prix Nobel. Elle faillit ne pas le recevoir, tant la presse se déchaînait contre elle. Je fis mention de quelques calembours à ce sujet dans mon carnet.

Marie Curie s'illustra de plus belle façon par la suite, quand elle négocia en octobre 1914 un ordre de mission, afin de mettre en place des unités ambulantes de radiologie. De grandes bourgeoises parisiennes lui firent don de vingt voitures transformées en ambulances radiologiques appelées "les petites Curies". Marie et sa fille Irène, âgée de 17 ans, sillonnaient la France, sauvant ainsi de nombreuses vies, dans les postes de secours.


Des attaques limitées, mais meurtrières autour d'Ypres et en Flandre, générèrent fin décembre des trêves afin de récupérer les blessés et les morts, et le jour de Noël, date oh combien symbolique, les soldats des deux camps tinrent à fêter ce moment avec les moyens du bord. Ce fut un épisode marquant de la grande boucherie de 14-18, bien que souvent ignoré et à l'époque censuré. A certains endroits,  la trêve a débuté le soir de Noël et dans d'autres, le jour même de la fête. Elle s'est étendue sur deux tiers du front germano-britannique, et plusieurs milliers de soldats y ont pris part. Plus extraordinaire encore, c'est que totalement improvisée, cette trêve s'est propagée de manière spontanée, à la suite de timides initiatives suivies par une franche adhésion de part et d'autre de ce "no man's land" fort étroit qui séparait les deux camps.

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En tant qu'officier gestionnaire je gérais les admissions des blessés. C'est ainsi que je fis la connaissance en janvier 1915, de l'officier Jacques Beltrand, mobilisé en août 14 et engagé volontaire dans l'armée territoriale en raison de son âge de 40 ans. Il avait été blessé par un obus, en septembre, à Cheppy,  lors des combats en Argonne. Dans un premier temps il fut admis à l’école supérieure de jeunes filles de Villefranche- sur-Saône transformée en hôpital auxiliaire, puis fut transféré à l’hôpital de Rodez. Lors de son séjour, cet officier, qui dans la vie civile était un graveur renommé et professeur à l'école des Beaux-Arts à Paris, grava la cathédrale Notre-Dame de Rodez. Il me fit don d'une copie dédicacée. Il avait obtenu le grade de chevalier de la légion d'honneur en janvier 1914, puis avait été promu officier de la légion d'honneur en août 1922. Il se fit centenaire puisqu'il termina sa vie dans sa 104ème année, en 1977.

gravure de Notre- Dame de Rodez par J Beltrand


J Beltrand est à gauche au 2ème rang, dans l'atelier de son père.
(source : galerie Au passeur, Lannion)






                          
                                                 





dédicace au bas de la gravure :  à Monsieur Vidal       souvenir de Rodez      Jacques Beltrand         1915


                                                  
Note que j'ai écrite et classée avec la gravure qui fut encadrée par la suite.

Jacques Beltrand, dont je fis la connaissance à Rodez, avait donc été blessé en Argonne et évacué à Villefranche-sur-Saône, puis à Rodez, ce qui évoque l'extraordinaire organisation mise en place, dès les premiers combats, par les services de santé.
L'acheminement des blessés était un véritable parcours aux nombreuses étapes, partant de la ligne de front.
Là, la relève et les premiers soins avaient lieu au PSB, le poste de secours de bataillon : combat des états de shock correspondant à des troubles de stress post-traumatiques, garrots, injections, immobilisations.
Le PSR, le poste de secours de régiment, prenait le relais : premiers soins, triage et évacuation primaire par voie routière, grâce au poste de régulation des évacuations.
L'Ad ou ambulance divisionnaire s'occupait des premières extrêmes urgences, et évacuait les urgences moindres par voie routière.
Les GACA ou groupements d'ambulance de corps d'armée procédaient de la même façon.
Les HOE1 et HOE2, ou hôpitaux d'évacuation primaire et secondaire, traitaient les extrêmes urgences et celles de moindre importance, et organisaient l'évacuation des blessés moins gravement atteints par voie ferrée.
A partir de ce moment, les blessés quittaient la zone des armées et entraient dans la zone de l'intérieur. Ils accédaient aux hôpitaux temporaires, situés à l'arrière. Celui de Rodez était un hôpital complémentaire, le HC22, de la 16ème région militaire. Dès 1914, les hôpitaux permanents furent débordés et tous les bâtiments disponibles furent mis à la disposition du service de santé et appelés hôpitaux temporaires divisés en trois catégories : complémentaires, auxiliaires et bénévoles. Celui de Rodez où je fus nommé, allait accueillir 2346 blessés durant cette année 1915.


source : Service de santé des Armées. Hôpitaux militaires dans la guerre 1914-1918
             
A Mazamet aussi, les blessés arrivaient, et plusieurs bâtiments de la ville furent transformés en hôpitaux. Dès le 12 septembre 1914,  l’École Pratique de Commerce et d'Industrie où j'avais fait mes études fut réquisitionnée et devint le HA10. L’hôpital hospice Saint Jacques, l'Union Chrétienne de jeunes filles et la maison Brenac, avenue Rouvière, l'école libre Notre Dame, rue Meyer, et l'Association fraternelle de la jeunesse, rue de Lagoutine, accueillaient un grand nombre de blessés ou malades. La capacité hospitalière était ainsi passée de 50 lits en septembre 1914 à 200 lits le 30 janvier 1915. Le médecin chef de la place était le Docteur Bonneville assisté des Docteurs Escande, Clavel et Strehaiano.

Ainsi, comme je le fis remarquer à Louise, la population de Mazamet avait augmenté :


Des soldats en convalescence, originaires des régions du front, oubliaient là, la cruauté de la guerre. D'autres avaient été envoyés pour les soigner. Mon cousin Paul Vidal, de la classe 1910, appartenant à la 16ème SIM depuis le 11 septembre 1914, avait été affecté à l'hôpital auxiliaire de Mazamet.

source : l'Express du midi

Enfin de nombreux réfugiés civils, fuyant les zones de combat dés la
fin 1914, étaient arrivés dans le Tarn, après un périple mouvementé.
Ils avaient été évacués par bateau via La Rochelle ou Bordeaux, puis acheminés vers les zones mises à leur disposition. Des comités de réfugiés s'occupaient de les loger et de donner une allocation aux familles qui les hébergeaient.


source : découverte.inventaire.poitou-charente




Ces réfugiés venant de Belgique, des départements du Nord et d'Alsace, avaient trouvé refuge, entre autre, à Labruguière, Mazamet et Albine. Beaucoup d'entre eux travaillaient dans les usines où ils remplaçaient les ouvriers partis au front.





Cela permettait aux usines de textile, de fabrication de draps, de chaussettes, de fonctionner. J'en profitais pour venir m'approvisionner sur place. Chez Rives et Armengaud, je commandai 25 couvertures, chez Motte, 50 paires de chaussettes, chez Assémat Rives, des draps, chez Camille Faux de la rue Poitevine, d'autres couvertures ; tout cela, bien sûr, était destiné à l’hôpital de Rodez où arrivaient toujours plus de blessés. Mazamet et ses usines permettaient de fournir des draps de troupe à l'Armée. L'intendance militaire commandait régulièrement des peaux mégissées et des peaux en poil tannées pour les troupes. Toute la ville contribuait ainsi à l'effort de guerre.
A Riols, le besoin de matière première se faisait sentir. Je m'organisais pour y faire parvenir plusieurs centaines de kilos de laine suint de l'Aveyron. On m'envoyait à Rodez des sacs vides transportés de Riols par chemin de fer et je renvoyais à l'expéditeur les mêmes sacs remplis de laine.



Quand je me rendais à Mazamet pour tous ces achats, je pouvais voir ma famille pour quelques heures. Ce n'est qu'à partir du printemps 1915 que les premières permissions ont été rétablies par les politiques et les états-major, sous la pression de l'opinion publique. Elles ne duraient que quelques jours et nous y avions droit par roulement.













Nous immortalisions ces retrouvailles sur des plaques photographiques.

















Lors de mes déplacements, j'avais toujours sur moi cette carte délivrée par le Colonel  Commandant les dépôts de la 62ème brigade d'infanterie. Je devais pouvoir la présenter à toute réquisition de l'autorité militaire et civile.








A l'usine d'Albine, les femmes, les réfugiés et les hommes qui n'avaient pas été envoyés au front avaient beaucoup de travail, comme Farenc qui avait eu la chance d'être maintenu dans l'auxiliaire après être passé devant un conseil à Castres. Mais la gaieté n'était plus au rendez-vous, ils pensaient beaucoup à ceux qui avaient du partir au combat et surtout à Marius Thébaud, décédé le 27 décembre, à l'hôpital de Vouziers, des suites de ses blessures, lors de la première bataille de Champagne.



En cette année 1915, le front de l'Ouest s'était stabilisé de la mer du Nord à la frontière entre la France et la Suisse. Au mois de mai, Ferrié et Sterry m'avaient envoyé leur amical souvenir de Lausanne.  Nous nous étions connus à mon arrivée à l'hôpital de Rodez.
La carte était une éloge au canon 75 mm. Celui-ci avait été inventé par le général Sainte Claire Deville et par le lieutenant colonel Deport.
 La journée du 7 février 1915 avait été dédiée à ce canon par le Touring Club français. Beaucoup de cartes postales, ainsi qu'un bon-point patriotique distribué dans les écoles primaires, furent édités à la gloire du 75.
Avec sa rapidité de pointage, son tir de 21 coups à la minute, sa portée de 6500 m  et sa précision, ce canon représentait l'arme de la revanche de la France face aux Prussiens, même si par la suite, il s'avéra moins efficace que ce que sa renommée laissait prétendre.







Cette  guerre qui durait depuis plusieurs mois resserrait les liens familiaux. Comme moi, mon frère René, envoyait régulièrement des cartes postales à la famille.





Travaillant au Sénégal depuis 1912, il avait été incorporé le 1er février 1915 à la première compagnie du Bataillon d'infanterie coloniale de l'AOF comme jeune soldat de deuxième classe, appelé de la classe 1915.





Le 3 mai 1915, il était passé dans la 27ème compagnie du 4ème colonial, à la caserne du quartier du Mourillon à Toulon et avait obtenu dés le mois de juin une permission de quelques jours.






Le 4 septembre 1915, il était parti en détachement à destination de la 1ère compagnie du 9ème bataillon du 6ème régiment d'infanterie coloniale.
Le 6 septembre 1915, il était passé au 6ème colonial en campagne et avait rejoint Chepy- Longevas pour participer à la deuxième bataille de Champagne.
Le 25 septembre, l'ordre fut donné d'attaquer des tranchées allemandes, avec le 6ème colonial en tête. Il fallait s'emparer de la tranchée de Lübeck et de la tranchée des Vandales, à l'ouest de la ferme Navarin. Le matin, en quatre vagues successives, les soldats s'ébranlèrent des tranchées à quelques minutes d'intervalle, sans hésitation et dans un ensemble parfait. Les deux premières lignes de tranchées allemandes du Palatinat et du Magdebourg furent hardiment franchies par des soldats enthousiastes qui refoulèrent l'ennemi. Mais, en soirée, sous une pluie battante, l'ennemi s'accrocha à ses derniers retranchements sur la route de la ferme Navarin. Il y eut alors des pertes sérieuses. René reçut un coup de baïonnette à la jambe et fut évacué. Ce jour-là, au 6ème colonial, il y eut 38 caporaux et soldats tués, 294 blessés et 457 disparus. Le général commandant la IVème armée cita ce régiment à l'ordre de l'armée pour avoir enlevé ce jour-là cinq lignes de tranchées sur trois kilomètres de profondeur et pris deux batteries à l'ennemi.

Ce même 25 septembre, mon ami Walter Huc, de la classe 1908, sous-lieutenant depuis le 26 mars 1915, incorporé au 53ème régiment d'infanterie, avait été blessé dans les alentours du bois des Guetteurs, à Auberives sur Suippe, en Champagne, lors de l'attaque d'une tranchée allemande. Il avait reçu un éclat d'obus provoquant une plaie perforante de son pied avec fracture des troisième et quatrième métatarsiens. Cela lui avait valu une citation à l'ordre du 4ème Corps d'Armée, le présentant comme un sous-lieutenant plein d'entrain, d'énergie, d'une intelligente activité, qui avait entraîné énergiquement ses hommes à l'assaut.




Le 28 septembre, Blaise Cendrars, caporal légionnaire, perdait un bras non loin de la ferme Navarin. Plus tard, il racontera cet épisode dans son œuvre intitulée "la main coupée".




Pendant ce temps,  d'autres amis étaient aussi au front :

Abel Amalric, de la classe 1902, brancardier appartenant à la 16ème SIM, se trouvait depuis le 11 septembre 1914 affecté à la 37ème division, à l'ambulance 4/66.

Joël Sire, de la classe 1906, sergent depuis le 23 décembre 1909, était parti au front le 19 août 1914, dans le 81ème de ligne. Il avait participé à la bataille de l'Artois au printemps 1915 et avait été blessé le 12 juin 1915 à Notre Dame de Lorette. Cette blessure à la jambe gauche avait entraîné une paralysie de son nerf sciatique.

Antoine Sin, de la classe 1906, sergent depuis le 6 août 1910, affecté au 53ème régiment d'infanterie lors de la mobilisation générale, était parti au front le 19 octobre 1914. Il avait été blessé par un éclat d'obus à la tête et au thorax, le 9 novembre 1914, à Saint Éloi en Belgique, lors de la défense d'Ypres. Ce jour là, il y avait eu 53 blessés, 21 tués et 40 disparus au 53ème régiment d'infanterie, suite au bombardement des tranchées par les allemands. Puis, il était passé au 3ème régiment d'infanterie le 25 avril 1915.  

Gabriel Puget, de la classe 1909, charpentier originaire de Mazamet, caporal mobilisé au 5ème régiment du Génie depuis le 2 août 1914, avait contracté au front, en 1915, un laryngo-typhus ayant entraîné une sténose laryngée, avec gêne respiratoire, nécessitant le port continuel d'une canule trachéale. Il avait été ainsi réformé numéro 1 avec gratification renouvelable de quatrième catégorie par la commission de réforme du 24 septembre 1915.

Joseph Arnaud, de la classe 1905, rencontré en Algérie lors de mon service militaire, avait été enfin libéré le 27 juillet 1915 du camp de Landshut en Bavière où il avait passé onze mois. Avant de rejoindre son dépôt régimentaire en Provence en août 1915, il avait transité par Constance et Lyon. Constance était le siège d'une commission médicale où l'état des prisonniers était vérifié. Lyon était un centre d'échanges de prisonniers de guerre en provenance de Constance. L'état fédéral Helvétique et le comité international de la Croix Rouge de Genève organisaient ces échanges. L'article 12 de la Convention de Genève du 6 juillet 1906 stipulait que les membres du personnel sanitaire ne pouvaient être traités comme des prisonniers. Une fois qu'ils étaient au main de l'ennemi, les brancardiers comme Joseph devaient continuer à remplir leur fonction sur le territoire allemand, mais ils devaient être renvoyés à leur armée, en France, dès que leur mission était remplie. En juillet 1915, près de 4000 prisonniers du personnel sanitaire français furent ainsi rapatriés par voie ferrée tandis que des prisonniers allemands repartaient en Allemagne via Lyon et Constance. Joseph intégra dès le 14 septembre le Corps expéditionnaire d'Orient et se retrouva ainsi brancardier sur le front des Dardanelles, au moment où les Bulgares allaient signer un accord avec les Turcs.

Au début de l'automne 1915, treize mois de guerre s'étaient écoulés. Depuis mon arrivée à Rodez, en décembre 1914, les alliés avaient privilégié les batailles offensives en utilisant une artillerie légère basée principalement sur le canon de 75 mm, afin de faciliter les mouvements. L'ennemi utilisait une artillerie lourde à plus longue portée pour mener des combats défensifs. Des zeppelins, dirigeables à voilure rigide, avaient lancé des bombes sur Londres et sur Paris, terrorisant leurs habitants. Des gaz asphyxiants comme le gaz chlorique avaient été utilisés pour la première fois par les Allemands, lors de la deuxième bataille d'Ypres, contre les Belges et les Anglais. Pour limiter le danger de ces gaz, les soldats se protégeaient  le nez et la bouche avec des morceaux de gaze imbibés d'une solution à base de bicarbonate de soude ou d'urine.
Pour tenter de soulager la pression sur les Russes, les Français et les Britanniques avaient lancé des assauts en Artois et en Champagne. Les pertes étaient effroyables.
 L'Italie avait rejoint les alliés le 23 mai 1915. Cela avait permis l'ouverture d'un nouveau front et coupé une voie de ravitaillement des Empires centraux.  Les premiers combats entre Italiens et Autrichiens avaient débuté en juin 1915.
 Un corps expéditionnaire britannique avait débarqué aux Dardanelles pour ravitailler la Russie en armes et en munitions et tenter d'encercler les empires centraux.
 En Afrique de l' Est, de l'Ouest et du Sud - Ouest, des batailles se déroulaient pour conquérir des colonies allemandes.

Face à cette guerre qui perdurait, s'étendait et s'industrialisait, conscient que toutes les forces de la nation devaient se mobiliser et s'unir pour sortir de ce conflit, je désirais vivement retourner au front. J'avais dû quitter l'Hôpital de Rosendaël en décembre 1914 car j'avais reçu l'ordre de me rendre à Rodez, alors que j'avais adressé au directeur du service de santé de la Place de Dunkerque, ma demande de maintien au front.
En juillet 1915, le directeur du service de santé de la 16ème région avait enfin transmis une dépêche au médecin chef de l'hôpital de Rodez, le priant de lui faire savoir si l'officier d'administration Vidal était toujours volontaire pour le front.
Le 6 octobre 1915, j'obtins satisfaction en recevant un ordre de me rendre à la réserve du personnel sanitaire de la 10ème armée à Creil. Je suis donc reparti au front, à ma demande.

source : centre de documentation du Musée du Val-de-Grâce Paris














Sur cette carte, la ligne noire représente la position du front au 15 juillet 1915.

















Je fis mes adieux au personnel de l'hôpital HC 22, sans oublier de prendre les adresses de Monsieur Ladieu, notre comptable,  de Mademoiselle Bru, employée des Postes, de Monsieur Pujol, officier d'administration, de Monsieur Bonnel, pharmacien de l'hôpital, d'Octave Roussel domicilié rue de Constantine à Rodez.

Je quittai ainsi Rodez avec, dans mon dossier militaire, une bonne appréciation tamponnée du médecin chef de l'Hôpital temporaire numéro 22 :




vendredi 24 janvier 2014

*7* Infirmier à l'Hopital de Rosendaël, d'octobre à décembre 1914.


A notre arrivée à Dunkerque, le 15 octobre 1914, notre chef de détachement nous laissa sur le port pour aller prendre des renseignements à la Place militaire de Dunkerque.
Comme il tardait à revenir, nous avons entamé, vers 10 heures, nos vivres de réserve. 





Quelques minutes après,  Monsieur Marcial revint, avec l'ordre de nous rendre à 3 kilomètres, à Malo-les-bains.





Notre cantonnement était situé dans une école qui venait d'être évacuée par des troupes belges. La couche de paille était bien mince, et la place bien réduite par rapport à la quantité d'hommes à loger. Je prévoyais une mauvaise nuit, mais j'eus la chance de trouver une dame propriétaire d'une villa qu'elle occupait pendant l'été, qui voulut bien m'offrir une chambre. Presque toutes les familles logeaient des militaires, beaucoup cédaient leur lit et dormaient sur une chaise.

Un "taube"  (source : wikipédia)
Arrivés à l'école, nous entendîmes un ronflement de moteur : c'était un aéroplane qui survolait la ville. A la coupe de ses ailes et à la forme fuselée de sa queue, on reconnut un "taube". Aussitôt, on tira dessus avec canon, mitrailleuse, fusil, mais il volait si haut qu'il fut impossible de l'atteindre. Il fila sur la haute mer pour regagner sans doute la Belgique. Un second pointait à l'horizon, mais reprit le large dès la canonnade. Plus tard, un autre survola Malo et Dunkerque.

Ce jour-là, la distribution de vivres se fit tard. Aussi, beaucoup ont mangé en ville. Les repas se faisaient à la bière, boisson à laquelle je me suis habitué facilement.
Dunkerque et Malo, en dehors d'innombrables troupes qui s'y trouvaient, recevaient constamment une multitude d'émigrants obligés de quitter leur pays envahi par les Allemands.
Nous avons vu l'Indore, grand paquebot anglais à destination de France ou d'Angleterre, transportant des passagers belges.






J'ai trouvé que Dunkerque était une ville très propre, avec un bel hôtel de ville, une cathédrale, et un port de commerce très actif.
Le lendemain de notre arrivée, le détachement se rendit à l'hôpital militaire de Dunkerque pour être présenté au médecin chef et à l'officier commandant la première section. Les repas étaient servis à l'hôpital.

Nous avons vu des troupes belges se dirigeant vers Boulogne, Calais ou Brest, 1500 soldats environ transportés par 5 transatlantiques. Des groupes d'émigrants belges  se dirigeaient vers le Centre, quittant leur foyer, laissant derrière eux tout ce qui leur était cher, n'emportant qu'un maigre baluchon. Une femme, violée par 6 allemands, m'avait arraché les larmes ... le viol était devenu une arme de guerre, les Allemands menaient délibérément une campagne de terreur sur la population locale.
Nous achetions le tabac très bon marché : pour un paquet de 50 grammes, 5 sous les cigarettes et 5 sous le paquet, 2 boîtes d'allumettes pour 1 sou. C'était de la marchandise belge, en contrebande, mais tout était permis. De même  pour l'argent, tout avait cours. Je collectionnais les billets belges de 2 francs et les marks allemands.

Deux postes de secours avaient été constitués à 4 kilomètres de la frontière franco-belge, au fort des dunes sur la commune de Leffrinkoucke, et au Chapeau Rouge, à 17 kilomètres du front qui se trouvait à Furnes, en Belgique. Nous y étions souvent de garde.  Nous restions à l'estaminet du Chapeau Rouge, attendant des ordres, avec à notre disposition une cantine médicale et quelques brancards, pendant que des patrouilles sillonnaient l'immense plaine plantée de betteraves.

Les allemands se trouvaient sur une ligne Ostende-Dixmude. Les avions français faisaient la chasse aux "taubes" et arrivaient  parfois à en descendre.




A Dunkerque, j'ai eu l'occasion de voir des automitrailleuses de fabrication française et allemande. Un officier belge avait été tué dans l'une d'elles, le mitrailleur blessé ainsi que le conducteur.






Le 22 octobre, j'ai croisé 2 groupes de la 6ème section d'infirmiers militaires avec du matériel et 3 bataillons d'artillerie du 61ème régiment d'artillerie de campagne, avec des chevaux bien fatigués, en route vers la Belgique. Les Allemands les avaient surnommés les "diables noirs", lors de la bataille de Pierrepont, le 22 août dans les Ardennes. La tenue noire, les visages et les mains noircis par la poudre à canon de ces artilleurs, saisissaient d'effroi les soldats ennemis. Dans la nuit, ce régiment est passé au complet.


nous montons une tente Bessonneau





De corvée à l'hôpital de Rosendaël, je devais participer au montage d'une tente Bessonneau.









 Fin octobre, la bataille de l'Yser fit beaucoup de victimes. Un détachement de la 1ère section d'infirmiers avait été envoyé à Zuydcoote et 50 hommes de notre 16ème section d'infirmiers dont 2 sergents, Daumière et Bataille, avaient été pris à l'infirmerie de gare.
Dans la matinée du 24 octobre, il y eut 14 morts à l'hôpital de Rosendaël. A midi, on nous apporta un mort venant de Dixmude, un capitaine de la coloniale, décoré de la légion d'honneur. Les hommes avaient fixé un bouquet sur sa tunique et une croix dans ses mains.

Un beau jeune officier originaire de Bidart, Louis-Marie Eugène Sérieyx, - voir sa photo  - enseigne de vaisseau affecté au troisième bataillon du premier régiment de fusiliers marins, avait aussi été grièvement blessé dans la journée, à Dixmude, à la tête de ses hommes, en repoussant brillamment les attaques répétées de l'ennemi. Il est décédé dans notre hôpital.
Le même jour, 3 allemands blessés sont arrivés, deux d'entre eux sont morts dans la nuit, le troisième qui parlait très bien le français a survécu.
Le 25 octobre, de garde comme infirmier major, j'ai assisté à l'entrée de 9 cadavres venant de la gare et à un décès des suites d'une gangrène, en salle. On a accueilli ce jour-là 10 blessés, des belges et des français.

l'aviateur de Rose
(source : Icare n°85)

Parmi eux, il y avait l'aviateur  Charles de Rose et son mécanicien, que j'ai dû panser.
D'après ces blessés, le champ de bataille était couvert littéralement d'hommes morts ou blessés, de part et d'autre. Les Allemands bombardaient Dixmude qui était  incendié, mais le premier régiment de fusiliers marins commandé par l'amiral Ronarc'h ne lâchait pas. Le lendemain, affecté au cabinet des pansements, je recevais 80 blessés plus ou moins mutilés et la morgue était généreusement garnie. Le 28 octobre, encore 100 blessés, avec parmi eux, des soldats de la 31ème division volante et des 96ème et 81ème appelés en renfort par le général Foch, pour lutter contre des forces trois fois supérieures.



La reine des Belges vint ce jour-là dans notre hôpital pour rendre visite aux blessés.

Une bombe lancée par un "taube" à côté de l'Hôtel de ville avait blessé une fillette. C'était le premier bombardement sur Dunkerque. Suite à cet évènement, les quartiers ont été consignés en permanence.
Le Docteur Boulet, un médecin très dévoué et d'une extrême gentillesse, avait beaucoup de travail.





Le 30 octobre, j'ai accompagné des blessés au Duguay-Trouin transformé en navire-hôpital.










C'est alors que j'ai vu dans le port des bateaux de guerre anglais ressemblant au "Vergniaud", et quantité d'obus de gros calibre. A l'hôpital, nous avons dû soigner 10 anglais affreusement mutilés par des éclats d'obus à bord.





La nuit suivante, sur décision du roi des Belges, la plaine de l'Yser fut inondée par l'utilisation des écluses et des vannes qui régulaient la gestion de l'eau, en inversant leur fonctionnement normal. L'eau de la mer du Nord fit irruption sur la plaine flamande dont le niveau est situé sous le niveau de la mer. Une flaque d'eau d'une largeur de deux à trois kilomètres et d'une profondeur de trois à quatre pieds s'étendit alors entre l'Yser et le chemin de fer de Nieuport jusqu'à Dixmude. En conséquence, les Allemands partirent se réfugier sur la rive droite du fleuve.
On entendait le canon tonner sans discontinuité, c'était l'escadre anglaise et française qui gardait la côte.

Le 2 novembre, le président de la République Poincaré est venu à Dunkerque pour s'entretenir avec le roi Albert Ier et avec le général Foch.





Ce jour-là, j'ai été affecté à l'Hospice civil de Rosendaël,  le HB n°32 bis, situé 92 route nationale, qui fonctionnait depuis le 9 août 1914, avec une capacité d'accueil de 300 lits.





Au début du mois de novembre, j'ai pu visiter le navire-hôpital "la Bretagne" sur lequel je devais embarquer des évacués, ainsi que le transatlantique "Rewa", navire anglais emménagé pour blessés, avec une installation merveilleuse de confort et d'agrément, qui possédait le chauffage central.
Le 3 novembre, nous avons eu encore 96 blessés entrants à l' hôpital. Ils appartenaient tous à la 32ème division du 16ème corps d'armée. J'ai ainsi pansé Roux, Lapoissier et le sergent Cathala. Cela m'a permis de prendre des nouvelles de quelques connaissances mazamétaines dont Bouteiller et Walter Huc.

Valérie Sénégas

Mais les nouvelles concernant mon beau-frère Albert Azéma restaient très vagues. Albert s'était marié le 16 juin 1914 avec Valérie, la sœur de ma femme. Il était parti au front et depuis plus d'un mois, Valérie n'avait aucune nouvelle et était fort inquiète, comme Louise pour moi.





Les "tauben" continuaient à lancer des bombes. Le 6 novembre, un bombardement dans un champ où un tas de fumier était disposé, resta sans effet. Deux jours après, deux bombes tombaient à côté de la mairie faisant deux victimes, une fillette de huit ans et une jeune femme de trente ans. L'hospice continuait à accueillir de nombreux blessés, assez sérieusement atteints, mais, le 8 novembre,  il n'y avait presque plus d'entrants et il fut évacué pour que le personnel ne se consacre qu'aux soins des fiévreux, en général typhiques. La fièvre typhoïde faisait des ravages depuis quelques jours. J'avais moi-même eu une forte crise d'entérite, qui m'avait cloué au lit toute une journée, mais, heureusement, après ce repos et une mise au régime, j'étais rétabli.

Le 9 novembre, l'abbé Vindevogel, un jeune prêtre courageux, ayant fait preuve d'un grand sang-froid devant les uhlans allemands, cavaliers armés d'une lance, nous fit le récit de ce qu'il avait vécu dans la nuit du 24 août à Somain, commune minière du Nord :
"Ce jour-là, une pluie de bombes s'abattait sur la ville, occasionnant de gros dégâts. Des territoriaux de faction ouvrirent le feu, ce qui déchaîna la rage des uhlans.Ceux-ci s'en prirent aux civils dans les rues ou devant leur maison. Ils les ont tués ou blessés à coups de lance. Les Somainois fuyaient la ville dans le désordre le plus complet. Le massacre allait tourner à l'extermination de la population. Sachant parler allemand, je me  suis décidé à aller rencontrer les officiers commandant le détachement pour leur expliquer que la fusillade n'était pas le fait des civils mais des militaires en service. Je suis arrivé à les convaincre et cette tuerie cessa."

Le 11 novembre, la ville de Dixmude, en feu, repassa aux mains des Allemands. Les défenseurs durent repasser sur la rive gauche de l'Yser, et se contenter de tranchées ne dépassant pas un mètre de profondeur, à cause de la proximité de la nappe d'eau. Après trois semaines de combats, avec de sanglants corps à corps à la baïonnette ou au couteau, les pertes ont été effroyables des deux côtés : 10000 morts et 4000 blessés pour l'ennemi, 3000 marins morts ou hors de combat dont 698 prisonniers ou portés disparus chez les défenseurs.
3 divisions de cavalerie, cuirassiers et goumiers, avaient été faits prisonniers. Concernant les 2000 tirailleurs sénégalais engagés dans cette bataille, seuls 411 ont survécu.

Je fus affecté dans un nouveau service de l'hôpital. Ce service dirigé par le docteur Debeyre, me fit une mauvaise impression. Des opérations très lourdes y étaient pratiquées :  Avec Delanghe, j'ai tenu un opéré des deux jambes, puis un officier a été amputé d'une jambe. Une opération de l'appendicite a été pratiquée.
Nous faisions absorber aux blessés de grandes quantités d'alcool, avant ces opérations traumatisantes, même pour les soignants. Toute une pharmacopée vit le jour dès le début du conflit, à l'arrivée des premiers blessés. Pour combattre la douleur, des injections de morphine, des comprimés d'opium et d'antipyrine  étaient utilisés tous les jours. L'importation de l'aspirine des laboratoires allemands Bayer étant devenue impossible, les laboratoires pharmaceutiques français produisaient ce médicament sous le nom d'antipyrine. La digitaline, l'adrénaline et l'arnica permettaient le traitement des états de choc. Enfin, en ce début de guerre, le nitrate d'argent et le violet de méthylène étaient les antiseptiques les plus utilisés.

Le 13 novembre, je dus à mon tour me faire opérer de la main droite par le docteur Debeyre, ce qui nécessita un congé jusqu'à ma guérison.
Profitant de ma liberté pendant cette pause forcée, lors de mes promenades, je vis un train blindé en gare de Dunkerque, avec 18 wagons et des canons 240. Je me rendis à Saint-Pol-Sur-Mer et vit au fort Mardick, 6 canons 240 et 4 canons 155, au fort Ouest, 6 canons 320, puis au fort de Petite-Synthe,10 canons 155.
Je visitais aussi le sanatorium de Zuydcoote, bel établissement situé en bord de mer, avec une capacité de 1500 lits dont 1300 étaient occupés. Pour prendre en charge les nombreux cas d'épidémies de typhus, de rougeole et de scarlatine qui sévissaient depuis la fin octobre, le docteur Beigneux, lieutenant colonel, chef du service de la santé publique, venait de décider d'ouvrir un service spécial dans cet hôpital.  J'en profitais pour voir le fort de Zuydcoote et me promener sur la belle plage de Malo-terminus.  

Le 14 novembre, Roulers, ville belge nommée aujourd'hui Roselaere, fut prise.
Suite aux inondations dans la plaine de l'Yser, Dunkerque n'avait plus rien à craindre et une tentative de l'ennemi d'ébranler nos lignes pour pouvoir gagner Calais, avait été stoppée près d'Ypres, par des unités françaises et britanniques. Beaucoup de soldats allemands participant à cette bataille étaient des jeunes étudiants engagés volontaires, 25000 trouvèrent la mort sous les tirs de soldats britanniques beaucoup plus expérimentés. Cette tuerie est appelé en Allemagne, le "kindermord", le massacre des enfants. Voyant que l'objectif d'atteindre Calais devenait à son tour impossible, les Allemands détruisirent Ypres et ses merveilles architecturales.

Je rencontrais le 17 novembre des connaissances de ma région natale, à Malo-les-Bains : le docteur Raspide, Carmes, Maurel et Cambefort.

le monument aux morts de Mazamet 

C'est ainsi que j'appris avec tristesse le décès de  mon beau-frère Albert Azéma. Il n'avait que 24 ans. Il avait été tué à l'ennemi le 24 septembre, au bois de la Hazelle, à Manonvillers, en Meurthe et Moselle, lors d'un violent bombardement. Il avait le grade de caporal et  appartenait au 53ème régiment d'infanterie. L'artillerie avait tenté, en vain, d'incendier le bois et le bilan était de 4 tués et 13 blessés dont un sous-officier.




Son nom est gravé sur le monument aux morts de Mazamet, sa ville natale.



Ma belle-sœur Valérie Sénégas se retrouvait veuve de guerre, à 22 ans, 3 mois seulement après son mariage.
Valérie veuve




La pension allouée à une veuve de caporal tué à l'ennemi était de 675 francs par an, bien maigre compensation comparée à son immense chagrin.








Ce jour-là, je reçus 10 lettres. La franchise postale pour les soldats et leur famille avait été décrétée dès le 3 août et on m'avait remis gratuitement des cartes de correspondance pré-imprimées. Le service de la trésorerie et poste aux armées avait été créé, afin d'organiser l'acheminement du courrier et de garder le secret sur la localisation des régiments.






Nous échangions aussi des cartes postales. Celles-ci étaient contrôlées et tamponnées par le médecin chef du service de santé avant d'être postées.







Je recevais ainsi des nouvelles de ma famille, ma femme était soucieuse mais elle et nos deux enfants étaient en bonne santé ainsi que le reste de la famille.

Jean et Yvonne


















Au mois d'octobre, j'avais aussi reçu une carte de Lyon, de l'adjudant Bergouniou, qui était à l'ambulance de la 9ème et attendait aussi son départ pour le front.




Le froid commençait à se faire sentir et le 18 novembre, il neigeait. Heureusement, ma femme Louise qui savait bien tricoter, m'avait envoyé un paquet avec des chaussettes et un passe-montagne en laine de pays.






Pendant deux jours, le canon a tonné du côté de Furnes.

Le 20 novembre, j'ai appris par une dépêche datée du 15 novembre que ma nomination en tant qu'officier d'administration de troisième classe du service de santé était parue le 11 du même mois au journal officiel.
Bouteille Pernod 1914



Il ne me restait plus qu'à fêter cet évènement et tenter d'oublier la morosité de cette longue et dure période loin des miens, avec une bouteille de Pernod que j'avais dégotée dans la journée. C'était de l'absinthe, encore appelée "la fée verte". Cette boisson anisée contenait de la thuyone qui , à très forte dose, pouvait entraîner des convulsions et d'importants problèmes rénaux. Un décret venait d'interdire sa vente dans les lieux publics.





Le lendemain, un samedi, avec regret, j'ai raté l'auto qui aurait pu me conduire à Cassel rejoindre mes amis Barthe et Pouzenc. C'est à Cassel que le général Foch  et l'armée britannique avaient établi leur quartier général. Mais j'ai rencontré par hasard Dessenantes, un ami connu à Alger durant mon service militaire en 1906. Comme moi, il venait d'être nommé officier. Nous avions beaucoup de choses à nous raconter et nous avons passé le week-end ensemble. Le lundi, je suis retourné aux forts de Mardick et de Petite-Synthe avec Aussenac. Le mardi, j'ai finalement pu voir Barthe et Pouzenc qui transportaient les marins sur le front. Ceux-ci avaient été relevés, avec la promesse de se reposer pendant 15 jours.

Le 25 novembre, au 117ème jour de guerre, une violente canonnade réalisée par la marine anglaise contre les Allemands se fit entendre sur le littoral du côté de Nieuport. Pendant ce temps, dans le Pays de la Vistule situé aujourd'hui en Pologne, se déroulait la bataille de Łódź. les Russes avaient fait 12000 prisonniers allemands et autrichiens à Kutno en trois jours et la situation de deux corps d'armée allemands semblait compromise. La cinquième armée impériale allemande s'était arrêtée en pleine forêt d'Argonne où elle avait creusé des tranchées et, depuis le mois d'octobre, dans le bois de la Gruerie, se déroulaient des combats acharnés, des assauts meurtriers et des contre-attaques sans répit.

Dès le 26 novembre, je trouvais une nouvelle chambre, rue du Milieu à Rosendaël, chez Monsieur Van Loo, d'une bienveillante sympathie. Je lui donnais un colis de châtaignes que ma famille m'avait fait parvenir d'Albine.

Le lendemain, je recevais l'ordre de la 16ème région de me rendre d'urgence, à la disposition du commandant de la Place de Rodez. J'ai demandé d'être maintenu à ma formation, au front. Deux ordres impératifs suivirent et au troisième, je fus obligé d'obtempérer.





 Je fis des courses effrénées pour me procurer ma tenue d'officier : vareuse, faux-col en cellulose, pantalon, képi avec jugulaire, pantalon satin, pantalon coupé en culotte, ceinturon, porte-mousqueton, étui de révolver, 2 étoiles à 10 branches, révolver, épée, capote transformée, le tout pour environ 150 francs.



Les officiers d'administration du service de santé portaient une étoile à 10 branches au col et au képi.










Le 2 décembre, la victoire russe entre les deux rivières, la warta et la vistule, était signifiée par oriflamme, au bout de la tour de l'hôtel de ville.

Le 3 décembre, je touchais mes indemnités, soit 1008.60 francs.

J'organisai une réunion avec quelques amis, Debeyre, Boulet, Leduc et Blomme, pour fêter mon départ.

Le 4 décembre 1914, je quittai Dunkerque, après deux mois de guerre passés à quelques kilomètres du front. J'allais me rapprocher de ma famille. J'ignorais ce que nous réservait l'avenir, mais après avoir été confronté aux  horreurs générées par la bataille de l'Yser, je souhaitais que cette guerre cesse au plus vite et je savais que ce passage, en tant qu'infirmier militaire, dans cette ville du Nord, resterait à jamais gravé dans ma mémoire.